De jour comme de lui – Version PDF

1

On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Voilà ce que ma mère m’a répété toute mon adolescence en m’encourageant « à mettre en valeur » ma féminité naissante. Je n’aimais pas cela. Je n’aimais pas que ma mère s’immisce entre moi et moi-même. Je voulais me découvrir sans me découvrir. Je voulais y aller plus doucement. Mais pour elle, il fallait fromage ET dessert. Décolleté et talons. Jupe courte et rouge à lèvres. Minauderies et moue évasive. Mouvements de cheveux et yeux doux. Voire tout en même temps.

Je me suis construite sur l’idée qu’une femme doit être ultra sexy, avant tout ; finalement convaincue que sans le petit bout d’épaule l’air de rien ou sans le trait de khôl au bord des cils, ma féminité n’existait pas. Mes copines de collège puis de lycée avaient beau me mettre en garde, je ne voyais pas le problème. C’était normal. Normal de rouler du cul. Normal de se tartiner les lèvres en écarlate, les ongles en rouge et le corps de paillettes vanillées. C’était être une femme. Une vraie.

Et puis, j’ai rencontré Victor. J’avais 23 ans. Il est devenu mon amoureux après une période plutôt intéressée et superficielle… J’étais folle de lui. Je l’avais dans la peau, dans la tête, dans ma vie et dans mon lit. Lui aussi a fini par m’aimer comme un dingue. Notre histoire a duré cinq ans. Cinq ans d’amour, de folies, de rires, de voyages, de sexe, de projets… Mais Victor a pris la tangente après le suicide de son père. Il n’a pas supporté, il n’a pas compris et a complètement vrillé. Il a pris ses clics et ses clacs et il a tracé en Amérique du Sud…

Moi ? Moi je suis restée là. Déchirée, brisée, écœurée de tout et de tous. J’ai sombré. Je suis tombée dans le sombre de ma vie. Là où plus rien n’est essentiel. Là où plus rien n’émeut.

Il me restait juste les paroles de Victor lorsque je passais des heures à me préparer et à douter sans cesse :

« Tu es naturellement jolie… T’as juste à être toi ».

Je me répétais ses mots en boucle. Sonnée par le chagrin. A mon tour, je ne comprenais pas. Je ne comprenais rien. Comment peut-on exprimer autant d’amour et partir du jour au lendemain ? Comment peut-on être aussi attentif à une personne et la laisser tomber brutalement ? Comment peut-on aimer et faire si mal ?

Je ne comprenais pas. Je n’ai pas compris. Je ne comprends toujours pas. Même quatre ans après. Alors forcément, aujourd’hui pour moi : les hommes sont suspects. Ils peuvent rassurer mais faire mal. Je suis bien sûr célibataire. Cela me pèse mais c’est parce que de toutes façons : les hommes sont suspects.

 

2

Aude a insisté pour que je vienne diner. Elle semblait toute excitée en m’appelant. Elle avait précisé : « Pour une fois, ce n’est pas une soirée filles ! ».

Ah.

En enfilant ma veste, je me suis regardée dans le miroir de l’entrée. Le problème avec la mère que j’ai eu, c’est que mes choix en faveur de ma féminité sont souvent un peu too much. J’ai compris ça au fil du temps : quand j’ai constaté que la gente masculine était essentiellement intéressée par mon corps (pour ne pas dire mon cul et mon décolleté). Et quand mes copines commentaient mes looks et demandaient à ce que la prochaine fois, je revois à la baisse…

Sobre, limite « bonne sœur ». Voilà comment je me sentais dans mon jean et mon blazer bleu marine. Alors j’ai ouvert ma veste pour que la dentelle de mon caraco apparaisse et j’ai enfilé mes escarpins rouges à talons. J’ai noué mes cheveux en queue de cheval tout en haut de mon crâne et j’ai permis à deux petites mèches d’entourer mon visage. Sobriété pourquoi pas. Mais ennui non merci !

Quand Aude a ouvert la porte, une délicieuse odeur de cuisine est venue m’accueillir. Avant même de me faire la bise, j’ai senti son regard balayer ma silhouette de haut en bas. Comme elle n’a pas fait de remarque, j’en ai conclu que « ça allait ».

Je suis entrée. Il y avait du monde. Peut-être une petite dizaine. J’ai posé la bouteille de vin que j’avais apportée sur la table et je me suis approchée du groupe. Lolo, le chéri d’Aude, est venu tout de suite me saluer.

–          Hey salut belle gosse !

« Belle gosse »… Je ne sais plus si je dois me réjouir ou pleurer… ! Ai-je pensé.

–          Salut Lolo, ça va ? ai-je répondu en souriant.

L’espace d’un moment j’ai hésité. Hésité à faire le tour de tous les convives pour les saluer. C’est étrange ces soirées modèle réduit. A partir d’un certain nombre d’invités, on peut se contenter d’un « bonsoir » généralisé. Là c’était limite et je ne voulais pas d’emblée passer pour une malpolie asociale.

J’ai reconnu un couple que j’avais déjà croisé chez Aude l’an dernier. Visiblement, la famille allait s’agrandir sous peu au regard du ventre de Lucie et à la main protectrice de son mari, Jean. Puis j’ai fait la connaissance de Pat et Coralie, le cousin et la cousine d’Aude, de passage pour quelques jours. J’ai salué ensuite Estelle, la voisine de palier dont Aude m’avait parlé mais que je ne connaissais pas et enfin, Tom un collègue d’Aude.

Aude est arrivée dans le salon avec un plateau de tapas qu’elle avait préparé. Et en le posant, elle a lancé :

–          Voici Sophie ! Nous nous sommes connues dans notre ancienne boite.

Les regards se sont tournés vers moi. Je me suis sentie mal à l’aise quelques instants. Puis Aude à proposer que nous nous installions çà et là et que nous nous servions.

Aude est venue à moi constatant que j’avais l’air un peu perdue et m’a entrainé dans la cuisine.

–          Alors comment tu le trouves ? m’a-t-elle demandé enthousiaste.

Ne voyant pas de quoi (le vin ? le pain ?) ou de qui elle parlait, j’ai répondu :

–          De quoi tu parles ?

–          Bah de Tom pardi !!! A-t-elle précisé.

Tom… son collègue. J’ai croisé les bras, je me suis appuyée sur le plan de travail et je me suis mise à réfléchir…

–          Oui je vois. Mais dis-moi, t’es gonflée non ? Ton mec est juste en déplacement pour 48 heures je te rappelle !

Aude s’est mise à rire :

–          Mais c’est pour toi ma vieille que je posais la question !

OK je n’y étais pas du tout. J’ai pris alors en pleine face mon paradoxe du moment. Ras le bol du célibat mais incapacité à m’ouvrir.

–          Je n’sais pas trop… ai-je soupiré histoire de laisser entendre que la discussion était terminée.

Aude m’a regardé les sourcils relevés et la tête penchée l’air de dire tu verras bien et a quitté la cuisine avec une bouteille de vin blanc dans les mains. Je me suis retrouvée seule un peu à l’écart du brouhaha. Aude cherchait-elle à me caser ? Est-ce que je virais vieille fille ?

J’avais trente-deux ans. Mon cœur avait été marqué au fer rouge mais le temps faisait son job, je suppose. Je n’étais ni déprimée, ni pressée. J’étais juste une femme, en bonne santé, autonome, bien dans sa peau qui avait traversé (à la rame) une rupture… et qui depuis, craignait l’eau froide.

J’allais rejoindre le groupe quand la porte de la cuisine s’est ouverte. Comme par hasard c’était le fameux Tom. Il s’est excusé en constatant que j’étais là. J’ai bredouillé un pas de souci et je me suis dirigée vers la sortie. Mais avant que je ne franchisse le seuil, Tom a lancé :

–          Je te sers un verre Sophie ?

Et voilà. C’était parti ! Le verre, le prénom retenu, les que fais-tu dans la vie, les regards appuyés, le blabla drague habituel qui finit allongé… Je n’avais pas envie de ça et de toutes façons, pas comme ça.

Bon c’est vrai, je ne savais pas non plus ce que je voulais.

J’ai répondu :

–          Oui si tu veux.

Mais pourquoi ai-je répondu ça ? Moi qui voulais éviter le « tunnel de la drague »…

Tom m’a servi un verre de vin blanc, sans parler. J’ai apprécié ce silence. J’ai ainsi pu l’observer. Il avait de belles mains. Il a saisi son verre et s’est approché du mien pour les faire tinter. Toujours sans parler. Il a ensuite bu une gorgée tout en me regardant. Je n’ai pas senti ce regard appuyé que je connais par cœur. J’ai senti un regard apaisé et simple. Cela m’a rassuré.

Puis Tom a proposé que nous rejoignions le salon. J’ai emboité le pas mais je me suis sentie un peu frustrée je dois avouer. Ainsi s’achevait cette douce parenthèse. Je restais sur ma faim. Ma faim de quoi d’ailleurs ? Je l’ignore. Peut-être de tendresse, d’attention. De douceur surtout. Comme l’envie de pouvoir lâcher un peu la Sophie-sexy-battante-qui-assure…

En m’asseyant à côté de la cousine d’Aude puis en discutant avec elle, j’ai senti que j’avais pris conscience de quelque chose suite à ce verre avec Tom. J’avais apprécié la simplicité de ce moment bref en sa compagnie. Pour une fois, je ne m’étais pas sentie réduite.

Je me suis détendue. J’ai enfin pu entrer en lien avec les autres invités de façon spontanée et positive. Comme si la lourdeur qui m’habitait en arrivant s’était évanouie. Les conversations battaient leur plein : actualités, sport, grossesse, cuisine, boulot… L’alchimie opérait, facilitée par le fait que nous pouvions nous assoir çà et là sur le canapé, sur des fauteuils et des coussins.

Aude a mis de la musique. Puis elle a rapporté une multitude de choses à grignoter. Elle est venue ensuite s’assoir à côté de moi et m’a demandé si je passais une bonne soirée. J’ai répondu que oui en lui souriant. Elle regrettait qu’Arnaud, son homme ne soit pas là mais elle passait elle-aussi un bon moment.
Tom faisait preuve de bienveillance à l’égard des convives avec qui il était en lien. Il remplissait le verre de l’une, faisait passer un plat ou allait chercher du pain pour l’autre. Ses petites attentions étaient charmantes.

Un homme charmant peut-il être suspect ? A force, je ne sais plus ce que je dois ressentir. Victor était doux, viril, respectueux et protecteur. Depuis lui, je me suis habituée à des hommes intéressés et directs qui ne font pas de chichis. Je ne m’attache pas, je ne souffre pas. C’est plus simple. En attendant, je suis loin de l’idée que je me faisais de l’amour…

3

Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ?… Nous sommes dimanche et je me suis couchée bien trop tard hier. Le soleil balaye franchement les stores, il doit être au moins midi. Je saisis mon portable. C’est la première chose que je fais le matin, je dois être accro ! Tiens un sms d’Aude. « Hello beauté. Ça va ? Tom m’a demandé ton tél. Je lui donne ? ^^ »

Tom ? Ah… Je sens une petite chaleur me monter aux joues. Je pense que cette demande me ravit autant qu’elle me fait peur en fait. Il a beau sembler charmant et délicat, qu’est-ce que ça va donner ? Un verre, un resto et hop dans son lit ou le mien ?

Je suis lasse. Lasse de ces relations de consommation basées sur la libido et l’ego de chacun. Les quelques rencontres de ce type que j’ai faites m’ont reboosté il est vrai mais là, je sature. J’ai besoin d’autre chose.

Tom…

Tom ?

Tom…

Je réponds à Aude : « Non laisse tomber… je connais la chanson. Bisettes ».

Pensive, je repose mon téléphone. Je suis en réalité face à ma propre peur. J’ai le sentiment que j’ai perdu le mode d’emploi des relations homme-femme. Je ne sais plus comment être, comment me positionner, comment agir ou penser avec un homme. La femme sexy qui séduit et n’existe que de cette façon, je n’en veux plus. Un vrai lien de confiance durable et épanouissant, c’est possible ? Un homme qui s’intéresserait vraiment à moi, ça existe dans la vraie vie ? Aimer sans souffrir, c’est compatible ?

L’odeur du café chasse mes pensées et mes cogitations. Je vais aller courir, ça va me faire du bien. J’attrape mes affaires de sport, j’enfile mes baskets, je prends mon téléphone, mon casque et mes clés. Je claque la porte et je sors dans la rue. Je marche un peu en observant la vie dominicale de mon quartier. Rien à signaler. Le calme y règne. Je longe la rue commerçante en direction du parc. Je cale mon casque et lance ma playlist. En passant l’entrée, je prends une grande inspiration et je commence ma course, tranquillement. Je ne suis pas la seule à avoir eu cette idée. Je reconnais des têtes familières. Peu à peu, je rentre dans ma bulle de musique et de souffle. L’environnement disparait, je cours. Je cours pour chasser ma fatigue et mes états d’âme.

Je cours un bon moment. Pas loin d’une heure. Puis, j’ai envie de ralentir. Je finis par marcher. J’ôte mes oreillettes. Le chant des petits oiseaux me parvient immédiatement. Mon rythme cardiaque est soutenu. Je bois quelques gorgées à la fontaine puis vais m’assoir sur le banc situé juste à côté. Les chiens tenus en laisse sont invités à venir se désaltérer par leurs maitres. Chacun attend son tour. Propriétaires et toutous font connaissance. Des conversations techniques démarrent sur l’âge, la race ou l’alimentation de Bandit ou de Plume. J’écoute d’une oreille… Mon cœur a retrouvé son battement habituel. Des gouttes de transpiration me chatouillent la colonne vertébrale. Je sens que mon visage est chaud. Je dois être toute rouge.

J’observe les chiens, la fontaine, les arbres, les joggeurs, les poussettes, les ballons… Malgré l’animation, l’ambiance reste détendue et calme. Pas de cri, pas d’aboiement. Je me sens bien. Je me lève en pensant à cette merveilleuse douche qui m’attend. Mes jambes sont un peu douloureuses. Je marche lentement. Je rêvasse. Mon esprit semble apaisé. C’est agréable.

–          Sophie ?

Une voix m’interpelle. Mon regard cherche qui. Derrière moi, j’aperçois le Tom de la soirée chez Aude, qui s’approche. Il tient en laisse un énorme chien blanc. On dirait Belle (de Belle et Sébastien). Il est en tenue de sport mais contrairement à moi, est plutôt propret et sec.

–          Tom ? Salut. Qu’est-ce que tu fais là ? C’est ton chien ?

Tom sourit :

–          Oui. On vient d’arriver. On va courir. Et toi ? Tu viens de finir on dirait !

Ça se confirme je suis écarlate, luisante de transpiration et mon odeur corporelle doit être « caractéristique » !

–          J’ai couru une heure. Ça m’a fait du bien.

Tom s’assied près de moi. Son toutou se pose la tête entre les pattes, à ses pieds. Un silence gêné s’installe.

Tom reprend :

–          Ça fait longtemps que tu cours ?

Je suis contente qu’il ait interrompu ce temps mort.

–          Oui quelques années. Mais pas assez régulièrement à mon goût. Avant j’y allais trois fois par semaine. En ce moment, c’est plutôt deux.

–          Tu as déjà fait des courses, des semi ou des marathons ?

–          Non jamais. Je n’en suis pas capable. Je cours juste pour me détendre. Et toi ?

–          Non plus. Mais cette année, je prépare le semi de Paris !

–          Ah ? Super… C’est dans combien de temps ?

–          Trois mois. Du coup, j’essaie de m’entrainer au maximum. Je cours, je me chronomètre, j’essaie de faire au mieux.

Quel courage ! Je me sens admirative tout à coup. Tom prépare un semi histoire de se challenger. C’est chouette.

–          Sophie, j’ai demandé ton numéro à Aude, elle t’a dit ?

Je me redresse prise au dépourvu. Je le regarde. J’hésite sur ce que je vais répondre.

–          Oui elle m’a envoyé un sms.

–          Et ?

–          Et… pour être honnête, j’ai refusé.

Tom baisse la tête déçu.

–          Je peux te demander pourquoi ?

Pourquoi, pourquoi…. Bah oui pourquoi d’ailleurs.

–          A vrai dire, j’ai imaginé que tu souhaitais qu’on se revoit et tout ce qui s’en suit. Et franchement, j’ai plus envie de ça.

–          De quoi ?

–          De ces plans sans intérêt.

–          Ah bah merci ! lance-t-il dans un éclat de rires. Je suis condamné d’avance.

–          Tom je suis désolée. Ce n’est pas toi. C’est juste que… j’ai envie d’autre chose et je ne sais ni quoi ni comment d’ailleurs.

–          On pourrait peut-être courir ensemble de temps en temps ? On pourrait se retrouver ici.

Je regarde mes baskets. Sa façon détournée d’insister me plait. Je rougis je le sens.

–          Pourquoi pas…

–          Et pour se donner rendez-vous, il faut que tu me donnes ton numéro !

Tom plante ses yeux dans les miens, satisfait et amusé.  Je souris à mon tour.

–          Ok t’as gagné. Mais je te préviens, si tu me donnes rendez-vous, c’est pour courir dans ce parc un samedi ou un dimanche matin. Point.

–          Vendu !

Il sort son portable et d’un regard me signifie qu’il est prêt à enregistrer mon numéro. Je lui dicte lentement. Puis il se lève d’un bond et son chien avec. Il sautille tout excité.

–          Allez, je te laisse. Je vais courir ! A bientôt Sophie !

–          A bientôt…

J’ai à peine le temps de lui dire au revoir que déjà il s’éloigne en courant tranquillement, imité par son chien. Je reste seule sur le banc. Je commence à avoir froid. Je me lève et m’étire puis d’un bon pas, reprend le chemin vers mon appartement. Je ne pense plus qu’à la bonne douche qui m’attend.

 

4

Mardi matin en arrivant au bureau, je constate que j’ai un sms d’un numéro inconnu. « Salut Sophie c’est Tom. J’ai eu une super idée. On se retrouve samedi matin au parc pour que je t’en parle ? ». J’appuie sur « nouveau contact », j’inscris Tom puis enregistre. Qu’est-ce qu’il manigance ? Je ne sais pas quoi répondre. Il tord déjà les termes du contrat… Je pose mon téléphone pour me laisser le temps de formuler une réponse.

Patrice mon responsable s’approche de moi avec un dossier énorme sous le bras. Il me regarde de la tête au pied. Quoi encore ? Y a un problème avec ma tenue ? Je me scanne en une fraction de secondes pour m’ôter ce doute qui monte. Le décolleté : raisonnable. Le pantalon : pas moulant, juste ce qu’il faut. Les talons : pas trop hauts. Les chaussures : … rouges. Les cheveux : lâchés. Le maquillage : naturel comme ils disent dans les pubs.

–          Salut Sophie ça va ?

Je n’ai pas le temps de lui répondre, il enchaine :

–          Je te refile le dossier Zolinux car ma femme va accoucher dans environ 2 jours et je n’aurais pas le temps de finir. Tu as tout sur cette clé USB, la demande, les maquettes, les débriefes, etc. Faut présenter la proposition dans huit jours. Rassure-toi j’ai quasi fini ! Je te laisse peaufiner et apporter ta touche. Je suis là pour le moment, n’hésite pas si tu as besoin.

Patrice pose le dossier sur mon bureau et tourne les talons. Je peste. Encore du boulot ! Comme si j’en n’avais pas déjà assez. Le dossier est conséquent et pèse une tonne. Je le déplace hors de ma vue. Sachant pertinemment que je vais devoir m’y coller…

Ce n’est qu’en toute fin d’après-midi que je me décide à regarder l’ampleur de la tâche Zolinux. Je charge la clé USB et ouvre le dossier papier. Zolinux est une nouvelle marque de vêtements de sport. L’entreprise nous a demandé de créer toute leur charte de communication. Je lis rapidement les débriefes. Le livrable doit être prêt sous dix jours pour leur permettre de se positionner… sur le semi-marathon de Paris ! Tiens donc. Décidemment…

Tom resurgit à ma mémoire… ainsi que son sms auquel je n’ai pas répondu. Je saisis mon téléphone. Je tape puis efface quelques mots puis tape de nouveau pour finalement effacer. Qu’est-ce que j’ai à hésiter comme ça ? Je souffle agacée par ces doutes qui m’assaillent. J’essaie de rationaliser. T’as envie ou t’as pas envie de le voir ? T’as envie ou t’as pas envie de lui parler ? T’as envie ou t’as pas envie de lui laisser une chance ? T’as envie ou t’as pas envie d’écouter son idée ?…

Je réponds d’une traite : « Salut Tom. OK. 11H ? ». Sobre, direct et sans équivoque. Je repose mon téléphone mais il bipe déjà pour m’informer d’un nouveau SMS. C’est évidemment Tom qui contrairement à moi, ne met pas huit heures pour répondre à un message : « Ouf ! A samedi 11h J ».

Je soupire. Je laisse retomber ce qui était monté en moi. Je ne sais pas trop ce que c’est. Je me lève pour aller actionner la bouilloire. Un bon thé s’impose. Je laisse mon sachet infuser un bon moment. Curieuse, je lis la petite phrase que cette marque propose à chaque sachet :

« Faites le vide en vous et laissez l’univers vous remplir ».

 

5

La semaine a été studieuse et intense, merci Zolinux ! Je suis heureuse d’être arrivée au week-end. Aude s’est moquée de moi au téléphone, en apprenant par Tom que j’avais fini par lui lâcher mon numéro…
Le soleil est au rendez-vous, parfait pour aller courir au parc. Je me prépare et commence à me dire que courir avec Tom n’est pas la meilleure chose à faire étant donné qu’il prépare un semi et pas moi. Je ne voudrais pas être celle qui rame derrière en crachant ses poumons !

Bon… puisqu’il faut que je laisse l’univers me remplir, disons que ce premier moment sera un essai. Après tout, nous verrons bien. Je suis surtout impatiente d’en savoir plus sur la « super idée » de Tom et ce matin, je ressens une boule dans mon ventre, comme si j’avais un peu le trac.

A 11h, j’entre dans le parc. Je me dirige vers le banc. Je fais l’hypothèse que nous avons rendez-vous  au même endroit que là où nous nous sommes croisés la dernière fois. Et si Tom ne venait pas ? Depuis mardi soir, aucun sms, aucun appel… J’approche en cherchant Tom du regard.

Il est là, seul, je veux dire sans son chien. Il est assis sur le banc. Mon cœur s’est accéléré alors que je ne cours même pas.

En arrivant non loin de lui, il se lève. Nous nous échangeons deux bises et quelques mots d’usage. Ça va ? Oui très bien et toi ? Il fait beau tu as vu. Oui c’est agréable. Mes jambes semblent fragiles tout à coup alors je décide de m’assoir. Tom m’imite. J’attends qu’il livre enfin son idée. Je le regarde l’air interrogatif. Au pied du mur et amusé, il s’explique :

–          Comme je te le disais, j’ai pensé à un truc. Un truc qu’on pourrait partager.

Je commence à me raidir. Entre mon léger trouble et l’aveu de sa drague déguisée, je sens que mon corps réagit. Un truc qu’on pourrait partager… quel con. Tout ça pour ça. Tout ce cinéma pour me dire quoi ? Qu’on va partager un diner, une soirée, une partie de jambes en l’air ?! Ma tête se baisse et j’inspire largement. Déçue.

–          Et si toi aussi tu courais le semi avec moi et qu’on se préparait ensemble ? lance-t-il hyper enthousiaste.

Je relève la tête :

–          Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ?

–          Et si toi et moi on courait le semi ? On pourrait s’entrainer ensemble, se motiver et se mettre des coups de pied au cul quand nécessaire. Partager ce moment tout simplement, en tout bien tout honneur bien sûr !

Oui, c’est bien ce que j’avais entendu. Sauf que moi je ne cours pas assez sérieusement pour assurer vingt et un kilomètres.

–          C’est sympa Tom mais je ne suis pas au niveau du tout. C’est hors de question. Courir le week-end oui mais pas pour un semi…

–          Mais on peut s’entrainer. Tu cours déjà une heure, c’est pas mal. Le temps moyen est d’1h45. C’est jouable.

–          C’est presque le double ! Tu ne te rends pas compte. Je ne peux pas le faire !

–          Réfléchis-y au moins. S’il te plait.

Tom me regarde comme le chat potté dans Schrek… Je craque et éclate de rire. C’est hors de question pour le semi mais je dois dire que son idée sort un peu de l’ordinaire. Je me lève et l’invite à me suivre :

–          Allez viens, on va courir.

Tom acquiesce en souriant et nous démarrons notre session, attentifs au rythme l’un de l’autre. Pas trop rapide, pas trop lent. Synchronisés et réguliers.
Nous courons tout en nous lançant quelques regards bienveillants et amusés. Nous tenons une bonne heure et finissons par marcher tranquillement pour récupérer notre souffle.

A la fontaine, après quelques gorgées d’eau, je me sens enfin capable de parler :

–          Tom, c’est non pour le semi.

Tom fronce les sourcils. Il semble déçu :

–          Promets-moi d’y réfléchir encore un peu…

Je fais un rapide oui de la tête pour clore le débat. Nous marchons lentement vers la sortie. Je sens Tom sur la retenue et une fois sur le trottoir, il me salue de la main en s’éloignant :

–          A tchao Sophie ! A la semaine prochaine !

Je ne peux retenir un sourire face à ses façons de faire entre approche et détachement.

 

6

Vers 18h mon téléphone sonne. C’est Aude qui meurt d’envie de tout savoir !

–          Il y a rien à savoir figure-toi. Tom et moi, on a décidé de courir ensemble. Point.

–          Point ? Mais comment c’est possible ? Tu es libre, il est libre, vous êtes beaux, autonomes, plein d’avenir ! Où est le problème ?

–          Nulle part Aude. Je n’ai plus envie.

–          Et comment ça se passe vos joggings du samedi ?

–          Pour le moment, on n’a couru qu’une seule fois ensemble. Tom essaie de me convaincre de faire le semi-marathon de Paris avec lui et de partager la préparation. Mais j’ai dit non. Je ne me sens pas du tout !

–          Ah bon ? Le semi-marathon de Paris ? Waouh c’est top comme idée !!

Je préfère garder le silence face à l’enthousiasme d’Aude. En rejoignant la cuisine pour me servir un verre d’eau, je retombe nez à nez avec le message du thé : « Faites le vide en vous et laissez l’univers vous remplir ».

Aude continue :

–          Tu devrais le faire ! Qu’est-ce que tu risques à part être fière de toi et passer de bons moments en charmante compagnie ? Donne-moi une bonne raison de refuser !

Je soupire encore :

–          Premièrement je ne suis pas au niveau techniquement. Et deuxièmement… je….

–          Tu ? Tu craquerais bien mais ton mental a pris le contrôle ! Du coup, c’est censure à tous les étages… Quelle tristesse !

Je ne réponds pas. Que dire ? Aude finit la conversation « toute seule » en essayant de me convaincre. J’écoute d’une oreille. Nous raccrochons après qu’elle m’ait fait promettre « d’y réfléchir ».

Réfléchir, réfléchir… toujours réfléchir.

J’ouvre l’écran de mon ordinateur et sans m’en rendre compte, je tape « semi-marathon de Paris » dans Google. Je tombe sur le site officiel et accède à la présentation :

« Le Fitbit Semi de Paris, c’est la course à ne pas louper. Deux mois après les bonnes résolutions de début d’année, c’est elle qui remet vraiment en jambe et lance la saison. Impossible de tricher au Semi, il va falloir donner de ta personne ! Allure, chrono, motivation, tenue, la course te donne des repères pour tous les challenges qui viendront jalonner ton année sportive. Aucun désistement ne sera accepté, rendez-vous le 10 mars ! »

« Il va falloir donner de ta personne »… Bah justement ce n’est pas le projet ! Je soupire toute seule et claque l’écran pour le fermer.

Pas de semi. Point final.

 

7

En rentrant de l’agence ce mercredi soir, j’ouvre ma boite aux lettres. J’y trouve un prospectus coloré rappelant que les inscriptions pour le semi-marathon de Paris sont lancées. Je rêve… Je suis persécutée, ce n’est pas possible !

Pour conjurer mon sort, je décide d’aller courir justement. A peine arrivée chez moi, je me change, j’attache mes cheveux, j’attrape mon téléphone, mes clés et je repars. Le dossier Zolinux, bien que terminé et validé avec félicitations, me prend encore du temps et de l’énergie puisque le client a de nouveaux souhaits. J’ai besoin de souffler.

Le parc est animé. Des enfants courent, rient, jouent au ballon ou font du vélo sous le regard tendre ou inquiet de leurs parents. En marchant rapidement, je me faufile vers un endroit que je sais plus calme. Puis, je me lance dans ma course en jetant un coup d’œil à l’heure. Phil Collins m’accompagne avec « In the air tonight ». Je ne suis plus qu’une paire de jambes qui court. Je rentre dans ma bulle de souffle et de sueur. Plus rien autour n’existe réellement. Je cale mon rythme peu à peu et me laisse envahir par l’univers (comme dirait l’autre !).

Je sens que la détente s’est installée et que j’ai abandonné tout mon stress de la journée. J’ai mal aux jambes aussi. Je ralentis. Puis je marche quelques mètres pour récupérer. Je reprends conscience de mon environnement. Je coupe ma musique et constate en fixant l’heure que j’ai couru 1h20 ! Je vérifie en cherchant l’horloge de l’église au loin : c’est bien ça. Je suis étonnée et fière de moi à la fois car je n’ai pas vu le temps passer. Mes cuisses et mes mollets semblent lourds mais je sais que cela va passer avec une bonne douche fraiche. Le parc s’est vidé sans que je m’en aperçoive. J’ai la sensation d’avoir eu comme une absence. Plus rien ne me parvenait à part ma respiration.

Je m’étire quelques minutes puis décide de rentrer chez moi. Je suis remplie d’un sentiment de fierté. 1h20 ! Je m’améliore. Limite je pourrais faire le semi ! Je ris intérieurement en pensant à Tom.

Après ma douche, mon corps est relâché et agréablement fatigué.  J’aime cette sensation. Je l’adore même. C’est un peu comme après avoir fait l’amour. En grignotant quelques radis, je me cale face à mon ordinateur qui s’était éteint sur la page du semi-marathon. Évidemment.

Je regarde, je passe d’une page à l’autre.

40 000 inscrits chaque année…
4000 étrangers
21 100 mètres à parcourir

L’idée que je pourrais y participer frôle ma pensée. Tom disait que le temps moyen était d’1h45… Je tiens 1h20 actuellement. C’est honorable et je peux y travailler.

Mes yeux se fixent au loin. Je suis en pleine réflexion presque comme hypnotisée. Je me fais des plans sur la comète. J’élabore mon processus… et peu à peu… j’ai l’idée du SIÈCLE !
Je saute de mon canapé toute excitée par cette révélation à moi-même ! Je souris à cette idée génialissime que je viens d’avoir ! Je danse, je crie, je ris !

Puis je m’allonge par terre. Ma respiration exaltée ralentit alors que je reprends mes esprits. Je me redresse et me lance à moi-même : « Ma cocotte va falloir assurer ! Entrainement, entrainement, entrainement ».

J’attrape un carnet et un stylo. Je reprends mon ordinateur. Cette fois je demande à Google « comment préparer un semi-marathon ? ». Une colonne de sites s’affiche. Je fais défiler, clique, reviens en arrière, choisis, lis, repars. Je passe une bonne heure à sélectionner les informations qui me semblent importantes. Je me créée un dossier « Semi » dans lequel je commence à enregistrer le fruit de mes recherches : entrainement fractionné, endurance, alimentation, équipement, sommeil… Tout y passe. Ma motivation augmente encore. Je consulte le calendrier et rédige un projet de rétro-planning. Puis je m’interroge sur mes objectifs personnels :

–          Me faire plaisir

–          Me prouver que je suis capable de faire un truc pour moi et moi seule

–          Utiliser mon corps pour autre chose que la séduction ou l’amour !

–          Partager une expérience sportive internationale (waouhh)

C’est décidé. Je vais préparer et participer au semi-marathon de Paris ! Mais attention, pas n’importe comment !

Ce projet, je vais le mener toute seule et dans le plus grand secret !

 

8

Tom ne rate aucune occasion de me proposer de se retrouver pour courir le samedi ou le dimanche. Il envoie souvent son sms de rappel le jeudi soir. Bien sûr je le rejoins dès que possible tout en restant dans ma posture de départ, ni vue ni connue. Au début, il me redemandait systématiquement pour le semi puis il a arrêté. Je sais qu’il s’entraine très régulièrement de son côté, d’ailleurs il progresse bien, je le vois. Mais moi aussi je m’entraine et espère progresser !

A chaque fois, Tom est souriant et enthousiaste. Ponctuel à nos rendez-vous, il ne manque jamais de me demander comment je vais ou si ma semaine s’est bien déroulée. Parfois il court devant et me dépasse au tour suivant. Parfois, il  s’ajuste à mon allure en essayant de me distraire car déconcentré. J’apprécie ce que nous partageons. Pour moi, c’est une bulle pleine de charme que j’attends avec impatience. Tom semble respecter ce que je lui ai imposé depuis le début. Je croise parfois son regard sur moi et sens qu’il aimerait sans doute me proposer d’aller boire un verre ou de partager un diner… Quant à moi, dans la semaine, je me surprends à penser à lui.

Le temps passe. Nous progressons chacun de notre côté et lorsque nous nous retrouvons Tom me félicite… et se félicite de me motiver chaque week-end. Ma course gagne en fluidité et en durée. Les entrainements que je mène par ailleurs paient aussi. Je me muscle, j’apprends à mieux récupérer, bref, j’approche de l’échéance pas à pas. Tom évoque ses entrainements, ses blessures, ses doutes et son envie de finir le semi en bon état « si possible » et à une place « honorable ». Je le rassure mais ne m’étale pas. Par moment je suis frustrée de devoir garder le silence. J’aimerais échanger plus largement sur la technique, les temps, le matériel, le parcours et surtout mon expérience de la préparation. Mais je ne lâche rien.

Ce semi, je veux le courir seule. Pour une fois dans ma vie, je ne veux dépendre de personne. Je ne veux dépendre d’aucun avis et d’aucun regard sur moi.

Ce samedi matin, Tom semble un peu abattu. Assis sur le banc, nous reprenons tranquillement notre souffle. Le semi approche et il estime ne pas être prêt. Il est en colère contre lui de ne pas en faire assez et de sentir son corps fatiguer suite aux entrainements. Son regard est fuyant. Je n’aime pas cela. Je voudrais trouver les mots pour le motiver et lui faire part de mon cheminement, mais je ne peux pas. Pour rester positive, j’essaie de valoriser ce qu’il a déjà traversé. Il m’écoute en regardant ses baskets. Je me sens comme abandonnée tout à coup.

Je l’interpelle :

–          Tom ? Ne t’inquiète pas, c’est normal d’avoir des coups de mou. Tu te donnes beaucoup de mal, je suis certaine que tu vas y arriver et parvenir à un résultat satisfaisant pour toi.

Il hausse les épaules :

–          Tu parles… Je ne suis pas prêt et j’ai mal partout…

Sans réfléchir, je pose ma main sur la sienne. Il redresse la tête vers moi. Il saisit ma main à son tour et la couve dans les siennes. Il demande alors :

–          Sophie, seras-tu là le jour du semi ? J’ai besoin de soutien et de te savoir à l’arrivée doperait ma motivation.

Je retire ma main et le plus naturellement du monde, réponds tout en me levant :

–          Oui bien sûr !

 

Les deux week-ends précédents le semi, Tom semble peu à peu retrouver sa petite flamme intérieure. Son corps montre quand même quelques signes de saturation qu’il écoute, l’amenant à raccourcir ou à adapter ses derniers entrainements. De mon côté, le temps de préparation m’apparait interminable et j’ai hâte d’en finir. Mes progrès stagnent. Je me dis que je vais arriver dernière mais que ce n’est pas grave.

Je ne sais pas encore comment je vais gérer le semi entre ma course et la demande de Tom de me trouver à son arrivée. Je m’enfonce dans un mensonge que j’ai peur de ne plus maitriser et qui ne fera rire personne au final. Même Aude me trouve distante et peu disponible depuis quelques temps. Je ne suis plus certaine de la pertinence de mon projet secret. Alors pour me rassurer, je lis et relis la phrase du thé :

« Faites le vide en vous et laissez l’univers vous remplir ».

Si l’univers pouvait m’envoyer un petit signe d’encouragement, ce serait sympa…

 

9

10 mars. Nous y voilà. J’ai mal dormi. Je pense à Tom qui doit être en train de se préparer. Il me reste maintenant deux heures avant pour rejoindre le semi. J’ai le trac. J’ai suivi tous les conseils techniques, nutritionnels ou psychologiques possibles. Mais j’appréhende. Et si je ne tenais pas ? Et si je me blessais ? Personne pour me récupérer. Je me sens fébrile. Mon téléphone bip :

« C’est le grand jour ! Je t’offre un verre à l’arrivée pour fêter ça ? J »

C’est malin ça ! Si je dis non, je risque de le mettre un peu mal pour sa course et si je dis oui, je déroge à ma règle. Je pose mon téléphone et pars me préparer. Le sms de Tom me fait plaisir. Je le sens. Mon corps est tout à coup comme vitalisé…

Une bonne demi-heure plus tard, je réponds :

« Oui d’accord. En attendant, belle course à toi ! Je t’envoie plein d’énergie ! »

Je file. Pour moi aussi c’est le jour J.

 

Il y a beaucoup de monde. Beaucoup, beaucoup de monde. J’ai récupéré mon dossard. Je porte le numéro 32929. Je me suis changée et j’ai déposé mes affaires à une sorte de consigne mobile. Je me place dans la dernière partie du peloton. Je me sens toute petite et perdue, au milieu des coureurs concentrés à étirer leurs muscles. J’essaie de me mettre dans une bulle. J’ai choisi mes vêtements avec soin pour ne pas être victime de frottements ou autres réjouissances. Je refais deux fois les nœuds de mes lacets. Je souffle. Je me coupe de la foule excitée. A l’entrainement, je tiens correctement 18km… mais après c’est moins sûr. Je m’octroie le droit de marcher si besoin. La tension monte à l’approche du départ. Je relève la tête de temps en temps en cherchant le plus discrètement possible Tom du regard. Il y a peu de chance que je le vois de toute façon…

Tout le monde est prêt. Le départ est organisé par vagues. Je cherche le calme en moi. J’essaie de me faire confiance et de m’encourager en silence.

Top, le départ est donné ! Je commence à courir sans me précipiter, comme il est conseillé. J’essaie de ne pas me laisser embarquer par le rythme des autres à la cherche mon propre tempo. Celui qui me permettra de tenir au maximum. Je suis à la fois émue d’être là parmi ce monde réuni pour un même but. Mais je découvre des conditions de course, difficiles.

Tiens bon, tu peux le faire !

Je me répète cette phrase en me concentrant au maximum sur mon souffle et ma foulée. Je cours sans chercher à anticiper quoique ce soit. Je cours pour le plaisir de partager cela avec moi-même et avec tous ces inconnus.

Les mieux entrainés se détachent rapidement et s’éloignent devant. Les autres avancent dans un même mouvement en laissant peu à peu derrière quelques personnes pour qui la course s’intensifie.

Nous pouvons nous ravitailler tous les cinq kilomètres. Tout va bien pour le moment. Je suis dans la même énergie que d’habitude, l’excitation de la foule en plus. J’essaie de garder le contrôle et de ne pas me laisser distraire par mon environnement.

Les kilomètres défilent. Je vais bientôt atteindre le plafond que j’avais identifié lors de mes entrainements. Mes jambes commencent à se faire un peu sentir. Je ne lâche pas. Je poursuis en m’encourageant. Je sais que je peux le faire et arriver au bout, même si je termine en marchant !

Je pense à Tom qui doit être devant. Je continue à avancer en adaptant ma course à mon état de fatigue. Je viens de passer le dix-neuvième kilomètre péniblement. Il m’en reste plus de deux.  Ça va être dur. J’essaie de rassembler mes forces et de pousser mon mental à ne pas écouter les signes de faiblesse que je ne peux plus ignorer pourtant. Mon corps semble m’abandonner. Je n’arrive plus à respirer, j’ai l’impression que mon cœur s’emballe et que mes jambes vont se dérober.

Les supporters jalonnant le bord de la route encouragent celles et ceux qui passent devant eux. J’attrape leurs cris de soutien comme si c’était des vitamines. Il me reste 1500 mètres. Ma foulée est lente à présent. Mon corps parait si lourd, comme au ralenti. Je sens que je ne vais pas tenir. J’ai mal partout. Je ralentis encore. Je sens que je lâche. Je n’en peux plus. Je n’ai plus la force…

Mon mental m’autorise alors à marcher. A accepter ce qu’il se passe. J’ai plutôt bien couru. A présent il me faut passer la ligne d’arrivée. La douleur s’étend partout dans mes jambes, mon bassin et ma tête semblent peser une tonne. Je marche, je marche sans lâcher ce dernier objectif. D’autres autour de moi marchent aussi. Ceux qui courent encore paraissent s’arracher à eux-mêmes.

Je marche le mieux que je peux. Je marche et l’arrivée se fait attendre. Où est-elle ?

J’aperçois enfin la ligne d’arrivée. Les cris de la foule portent les coureurs qui atteignent enfin leur but. Je n’ai plus de corps, je ne ressens plus rien. Je ne suis que douleur et fatigue. L’image de la ligne fait monter en moi un tel relâchement que des larmes me montent ! Ça y est, j’ai réussi, je franchis la ligne en pleurant tout ce que je peux et m’écroule à terre sur le côté. Des gens s’attroupent autour de moi avec tout un tas de choses pour m’aider à reprendre « vie », me féliciter, me donner des infos ou des consignes. Oui ça va merci… Je vais bien ne vous inquiétez pas. Je vais bien… Merci. Merci….

Je reste là un bon moment, comme pour aider mon organisme à renaitre. Un immense sentiment de fierté s’est installé en moi. Je souris. Assise par terre, je souris à ce que je viens de vivre.

Je relève la tête pour reprendre contact avec ce qu’il y a autour de moi. Les coureurs arrivent les uns après les autres. Nous étions sans doute dans les derniers. Mais peu importe, tout le monde partage sa fatigue et son immense joie d’avoir terminé ! C’est exaltant.

Tom me manque véritablement à cet instant. Où est-il ? Comment le trouver dans cette foule ? Je me lève difficilement. Je marche dans la douleur en le cherchant du regard. J’essaie d’imaginer où il peut m’attendre. Différents stands se succèdent, avec musique et messages au micro. Il y a tant de monde… Il a dû arriver bien avant moi. Je ne connais même pas son numéro de dossard…

Je réalise que nous n’allons sans doute pas nous trouver. Je rejoins la consigne mobile pour récupérer mes affaires. Je guette sa silhouette « au cas où »… Pas de Tom…
Je saisis mon sac et consulte mon téléphone à la hâte. Pas de signe de Tom. Bien que les gens commencent à quitter les lieux, l’animation est encore vive. Je me faufile lentement vers la sortie. Mes yeux las regardent sans y croire si Tom apparait. En vain.

Tanpis. J’abandonne. Je n’ai plus la force de toute façon.

 

–          Sophie ? Sophie !!!!

Une voix m’appelle au loin. Je me tourne et reconnais immédiatement Tom ! Quelle chance il est là. Nous nous rejoignons boitant presque l’un et l’autre. Son visage est marqué mais il sourit :

–          Hey ! Comment ça va ? Moi j’ai réussi à finir la course. Je suis trop content. Mais toi, tu as l’air d’être passée sous un train !

Heureuse de le voir mais gênée de le mettre devant le fait accompli, j’essaie de trouver quoi dire :

–          Bravo c’est super. Tu sais quoi ? Finalement j’ai couru le semi moi aussi. Je me suis décidée au dernier moment. Bon… j’ai fini en marchant mais….

Tom me coupe immédiatement :

–          Quoi ?? Tu as couru sans me le dire ? Alors que cela fait des semaines que je m’entraine avec toi. Je t’ai proposé des dizaines de fois, tu m’as toujours dit que tu ne le ferais pas et là, sans me le dire, tu cours… Je ne comprends pas…

 

Il est en colère. Fatigué et en colère :

–          Mais c’est quoi ton problème bordel ?? Qu’est-ce que je t’ai fait à la fin ?

Je m’écroule intérieurement. Je mesure ce que j’ai produit… Ses yeux me fixent avec douleur.

Il finit d’un ton glacial l’index pointé vers moi :

–          Tu sais quoi ? J’arrête tout. Bye bye j’ai déjà trop donné. Démerde-toi avec tes peurs ! Moi je n’en peux plus. Salut !

Il détale immédiatement essayant de mettre un pied devant l’autre normalement malgré les séquelles de la course.

Je reste là, à bout de force, le cœur serré. Tout naturellement des larmes ne peuvent s’empêcher de couler sur mes jours… Je pleure de fatigue, je pleure de regrets, je pleure de colère.

Je pleure longtemps et même arrivée chez moi. Je m’effondre physiquement, émotionnellement…

Je prends conscience de tout.

De cette putain de peur de souffrir qui m’a fait devenir tellement méfiante que j’en suis devenue maltraitante !

De mes sentiments réels pour Tom. C’est-à-dire ceux que j’ai cachés ces dernières semaines. A moi-même en premier lieu.

De cette façon que j’ai de m’empêcher d’être heureuse et amoureuse car je ne sais plus faire confiance, même quand tout semble authentique et vrai.

De la colère légitime de Tom.

Du fait que je l’ai perdu.

 

10

Je ne suis pas allée au travail pendant trois jours. Je me suis fait arrêter par mon médecin. J’ai argumenté que j’avais mal partout suite au semi-marathon. Tout ce temps, je suis restée sous ma couette. Le premier jour, mon cerveau n’a fait que cogiter à la vitesse d’une essoreuse. Le deuxième, lassée, je me suis résignée et j’ai pleuré tout ce qu’il me restait de larmes. Le troisième jour, une immense tristesse m’a envahi corps et âme.

Aude a essayé de m’appeler plusieurs fois. Je n’ai pas répondu. Je savais parfaitement que Tom avait dû lui parler de ce que j’avais fait. Je n’avais pas envie qu’elle m’en rajoute une couche. J’ai attendu mon retour au travail pour lui envoyer un sms « Salut, j’ai vu tes appels. Pas eu le cœur à te répondre, suis désolée ».

Mon téléphone a sonné immédiatement. Je me suis levée et j’ai rejoint la salle de réunion vide. J’ai fermé la porte tout en décrochant. Aude semblait calme. Moi qui m’attendais à me prendre un savon ! Elle me demanda comment j’allais tout en me confirmant qu’elle « savait tout : la course, Tom, etc. ».

–          Comment je vais ? Je ne sais pas. Je me sens comme… assommée.

Aude était embêtée visiblement de me savoir dans cet état.

–          Écoute Sophie, je ne te juge pas. Je sais que l’autre crétin – excuse-moi ! – t’as brisé le cœur il y a quelques années et que depuis, tu gardes tes distances. Mais Tom ne t’a rien fait de mal. Il a toujours respecté tes conditions et tes souhaits. Il ne t’a jamais imposé quoique ce soit.

Mon cœur se serre de nouveau :

–          Je sais…

Aude reprend :

–          Et je ne te parle même pas de sentiments ! Je te parle de respect.

Je sens son agacement monter…

–          Bref, je me retrouve entre vous ! Je vous apprécie énormément tous les deux et franchement, je trouve dommage que ça se termine comme ça !

J’ai envie de lui demander comment va Tom, s’il est toujours en colère contre moi, ce qu’il lui a raconté précisément et de quelle façon. J’ai envie qu’elle me parle de lui… Mais je ne dis rien, je ne demande rien. Je m’abstiens et réfrène ce qui m’assaille.

Face à mon silence, Aude finit :

–          Bon écoute, si tu veux on se boit un verre ce soir ?

Je réponds :

–          Ok d’accord. 19h comme d’hab ?

–          Oui parfait. A toute à l’heure ma belle…

Sa voix est cette fois plus douce alors que nous raccrochons. Je me sens soulagée qu’elle sache et que nous ayons un peu parlé… Je n’ai pas eu la force de m’expliquer. De toute façon, elle a raison sur toute la ligne.

Je rejoins mon bureau, pensive. Je mesure à quel point je me suis en quelque sorte, éloignée de moi-même. Je me suis construit une sorte d’identité et j’ai eu des comportements destinés avant tout à éviter la souffrance. Résultat ? Je souffre quand même. Je souffre de ne plus savoir aimer et me lier…

J’en veux à Victor de m’avoir rendue comme ça. Et je m’en veux aussi d’avoir vécu ça sans voir venir. Je suis devenue une personne bourrée de croyances négatives, avec un cœur de pierre…

J’ai du mal à me concentrer sur mon travail mais j’essaie de le faire du mieux que je peux. Je suis au ralenti. Mes collègues me regardent avec bienveillance mais aussi par moment, du coin de l’œil. Je dois avoir une tête improbable…

 

La fin d’après-midi approche, quelques-uns de mes collègues viennent de quitter le bureau. Je suis contente de retrouver Aude tout à l’heure. J’ai besoin de me confier et d’être rassurée par ma copine. Après, je pense que je m’organiserais un week-end au calme à la mer ou à la campagne. J’ai besoin de prendre l’air et de me ressourcer.

Avant de ranger mes affaires, je passe par les toilettes du bureau histoire de vérifier mon image dans le miroir. J’ai le visage gris et marqué. J’ai l’impression que j’ai vieilli en l’espace de quelques jours seulement. Je ne me sens pas sexy, je ne me sens pas belle. Je me sens vide.
Je sors mon tube de rose à lèvres de ma poche et m’en applique un peu… C’est mieux que rien. En tout cas, cela m’en donne l’impression.

A 19h05 j’arrive Chez Jules, le bar que nous considérons comme notre QG Aude et moi. Je suis la première arrivée visiblement. La terrasse n’est pas bondée mais il y a déjà pas mal de monde. Je m’installe au soleil de début de soirée. Il fait bon, cela me fait du bien immédiatement. Jérôme le barman me demande si j’attends Aude ou si je veux commander. Il a l’habitude. Quand ce n’est pas l’une, c’est l’autre qui est en retard. Je commande un verre de vin blanc en me disant «que ça va la faire venir ». Je regarde les passants de la rue qui est un peu à l’écart du grouillement de la ville…

Quelques minutes passent encore. Aude a dû avoir un imprévu de dernière minute. Je sors mon téléphone de mon sac pour voir si elle m’a envoyé un sms. Rien. Je lui écris « Je suis arrivée, installée en terrasse ». Alors que j’appuie sur Envoyer, une ombre vient recouvrir ma petite table. Ça doit être Aude. Je lève la tête. Face à moi, se tient Tom. Il semble étonné :

–          Salut. Qu’est-ce que tu fais là ?

Émue de le voir mais aussi surprise par sa question, je bafouille :

–          Bah… j’attends Aude.

Il enchaine directement :

–          Moi aussi j’ai rendez-vous avec elle. On devait se rejoindre. Mais j’ignorais que…

Nous regardons autour de nous. Puis nos regards se croisent. Nous venons de comprendre. Nous réalisons simultanément ce qui fait que nous sommes là sans Aude. Elle a fait en sorte que cela arrive exactement de cette manière !

J’ose demander :

–          Tu crois que c’est Aude qui a tout prévu ?

Tom sourit :

–          Évidemment ! Tu la connais !

Sa colère semble s’être atténuée. Il hésite, jette des coups d’œil à droite ou à gauche puis lance en me regardant tendrement :

–          Bon… je peux me joindre à toi ?

Je jubile intérieurement. Mon cœur va sortir de ma poitrine. J’essaie de ne pas m’emballer. Et puis merde j’ai envie de m’emballer !

Je reprends mes esprits pour lui répondre, confiante :

–          Oui, avec plaisir…

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