Comme chaque matin, Benjamin se pressait. Il avait beau mettre son réveil suffisamment tôt, le temps semblait s’accélérer, dès le moment où il ouvrait les yeux. Il arriva au bureau son mug isotherme d’une main et son casque de moto de l’autre.

Ses quatre collègues étaient déjà au travail, concentrés sur leur écran. Il salua tout le monde et s’installa. Pour favoriser sa concentration, il but quelques gorgées de café en regardant dehors par les larges baies vitrées. Le ciel était d’un bleu réjouissant.

Benjamin était graphiste. Il aimait son métier qui nourrissait sa personnalité visuelle et créative. Il avait été embauché cinq ans auparavant à l’issue d’un remplacement. Sa motivation n’avait pas diminué depuis. Il appréciait son quotidien de travail et s’entendait bien avec chacun de ses collègues. Il était réputé pour ses coups de génie insolites et sa persévérance. Son seul défaut était peut-être son rapport au temps ! Il vivait en décalé du rythme d’une journée de travail classique. Il arrivait et partait systématiquement le dernier. Il argumentait qu’il n’était pas du matin et qu’il se trouvait plus productif en soirée. Personne ne lui en voulait puisque chacun pouvait choisir ses horaires de travail selon deux modalités : la première privilégiant le matin et la seconde, l’après-midi et le début de soirée. La petite agence dans laquelle il travaillait, pratiquait un management souple et responsabilisant. Seuls ses amis et sa famille semblaient s’agacer parfois de ses retards.

5 avril

Benjamin parcourut ses mails. Il n’y avait rien d’urgent. Pour autant, la date du jour attira tout à coup son attention :

– 5 avril ? C’est dans un mois… pensa-t-il.

Cette perspective le plongea dans un état d’excitation et de peur à la fois. Ses yeux se figèrent… Il s’échappa quelques instants par la pensée pour se retrouver dix ans en arrière, nu, allongé sur un lit, enlaçant Eloïse de ses bras. Eloïse était sa petite amie d’alors. Leur relation, bien que tumultueuse, avait duré trois ans jusqu’à ce qu’Eloïse accepte un poste inratable au Canada. Brutalement, presque du jour au lendemain.
Ils s’étaient rencontrés durant leurs études. Après s’être tourné autour durant de longs mois, ils avaient fini par se rapprocher pour apprendre à s’aimer. Benjamin, avec son côté artiste voire fantasque, avait estimé qu’Eloïse pourrait le poser et le faire légèrement redescendre sur Terre. Eloïse, très indépendante et ambitieuse, avait eu du mal à faire confiance à Benjamin mais elle avait fini par se laisser pleinement aimer. Chacun d’entre eux nourrissait de hauts espoirs professionnels qu’il n’était pas question de lâcher, à aucun prétexte.
Ainsi, certaines nuits étaient torrides et pleine d’envies. D’autres, étaient faites d’amertume et de doutes. La passion les dévorait mais ils n’imaginaient pas vivre l’un sans l’autre.

Rémi, son manager, sortit Benjamin de son errance :

– Benjamin, je te présente Caroline Tureau ! Caroline va nous donner un coup de main sur le projet Hutson.

Benjamin leva la tête, surpris et bafouilla en regardant la fameuse Caroline :

– Ah ? Bien. D’accord… Bienvenue. Je suis Benjamin.

Caroline lui tendit la main en guise de salutation. Elle devait avoir la trentaine, elle était grande, brune et portait une veste rouge qui lui donnait une allure folle.

Benjamin lui serra la main en souriant poliment. Puis, ils reprirent leur tour du bureau. Benjamin se remit au travail avec plaisir en se plongeant dans les différentes tâches qu’il avait prévu.

 

12 avril

Caroline Trudeau s’était installée dans l’angle opposé de l’immense open-space. Des demi-cloisons transparentes préservaient chacun du bruit ou des allers-venues. De sa place, Benjamin n’apercevait que le haut de sa tête ou parfois son regard lorsqu’elle se redressait.

Rémi, le directeur de l’agence, avait prévu de rassembler toute l’équipe à 11h, pour une annonce spéciale. A l’heure dite, le groupe se forma et s’installa en salle de conférence.

– Bonjour à tous. Je vous ai demandé de vous libérer ce matin pour que nous puissions faire le point sur les dossiers clients en cours. Après cela, je vous transmettrai une info importante. Mais commençons par les dossiers…

Cyril, le plus jeune de l’équipe, démarra le tour de table en expliquant sur quoi il travaillait actuellement et les difficultés qu’ils rencontraient. Ce jeune geek avait une capacité de travail hors norme mais le relationnel client n’était pas son fort. Rémi lui apporta son point de vue pour qu’il avance plus serein. Cyril prit quelques notes, rassuré.

Ce fut au tour de Carmen, assise à côté de Cyril. Elle briefa le groupe sur ses réalisations en cours. Elle était dans les temps. Tout allait bien même s’il lui restait du pain sur la planche. Cette femme, mère de deux adolescents, dégageait un calme et une personnalité positive précieuse. Elle ne s’affolait jamais. Elle relativisait et restait constructive en toute circonstance. Elle pratiquait la méditation de pleine conscience depuis de nombreuses années et avait comme projet d’instaurer un atelier de méditation au sein de l’équipe une fois par semaine. Rémi lui avait qu’il allait réfléchir…

Greg prit la parole en suivant. Il semblait de mauvaise humeur. Il parla rapidement et sur un ton agacé. Tout allait de travers, le devis, les délais, les maquettes. Greg était un excellent élément mais son stress le submergeait. Contrairement à Carmen, il voyait souvent les choses négativement. Tout lui paraissait compliqué ou difficile. Il appréhendait chacune de ses responsabilités et ne paraissait jamais serein. Exigeant envers lui-même et les autres, il ne s’accommodait pas de médiocrité.

Rémi lui proposa un entretien personnel après la réunion pour voir comment l’accompagner au mieux. Puis il interpela Benjamin :

– Et toi Benjamin, t’en es où ?

Benjamin expliqua qu’il avait terminé le projet Xoos et qu’il étudiait trois demandes qu’ils avaient reçues la semaine précédente. Le projet Hutson était quant à lui lancé, les clients mettaient la pression côté délai.

Rémi précisa d’emblée :

– C’est pour cela que j’ai fait appel à Caroline. Vu votre charge de travail à tous et l’ampleur du boulot que ce projet demande, nous avons dû faire appel à une ressource extérieure.

Il poursuivit :

– Benjamin, j’aimerais que toi et Caroline vous puissiez vous répartir les différentes étapes de travail à finaliser. Tenez-moi au courant ensuite.

Benjamin et Caroline acquiescèrent de la tête en même temps, en regardant Rémi. Puis Caroline tourna son regard vers Benjamin et lui adressa un large sourire.

Rémi se racla la gorge et inspira profondément :

– Bon… ce que je voulais vous dire aussi, c’est que j’ai reçu une offre de rachat pour l’agence.

Un léger brouhaha se souleva dans la salle.

– S’il vous plait… Cette offre a été faite par une grosse agence de pub internationale. Visiblement notre boulot de ces dernières années leur a tapé dans l’œil. J’ai été étonné par cette proposition mais je vais l’étudier.

Greg pesta :

– On va être racheté ? On va perdre nos emplois ! C’est de la folie !

Rémi reprit la parole rapidement pour ne pas laisser Greg contaminer toute l’équipe avec son stress.

– Non Rémi nous n’allons pas perdre nos emplois. Au contraire, nous pourrions même élargir notre clientèle. Mais pour le moment, pas d’emballement, je dois examiner tout ça en détail.

Rémi les mains sur les hanches, prit l’attitude d’un coach sportif. Cyril levait ses sourcils en guise de sidération. Carmen respirait par le nez comme pour accueillir cette nouvelle inattendue. Greg avait croisé ses bras sur son torse et fronçait ses yeux. Caroline regardait Benjamin et Benjamin gribouillait des logos imaginaires sur son notebook.

La réunion prit fin. Benjamin revint s’assoir face à son ordinateur. Caroline qui l’avait suivi lui demanda :

– Tu as un moment aujourd’hui pour le projet Hutson ?

Benjamin répondit :

– Non pas aujourd’hui désolé. Mais demain vers 16h30, on peut se caler si tu veux.

– OK, merci ! lâcha-t-elle en s’éloignant.

Il la regarda s’en aller. Perchée sur des talons rouges, sa démarche était plutôt sensuelle…  Il revient à ses occupations et la journée fila comme l’éclair.

13 avril

Benjamin avait entendu son réveil mais il prolongea son demi-sommeil sans peine… La radio s’alluma alors et il reconnut immédiatement le groupe Téléphone.

Un jour j’irai à New-York avec toi, toutes les nuits déconner, Et voir aucun film en entier, ça va d’soi, avoir la vie partagée, tailladée…

Eloïse surgit et prit place dans ses rêveries. Il se rappela les moments où ils chantaient cette chanson à tue-tête. Eloïse semblait intacte. Ses yeux en amande, ses cheveux châtains frôlant ses épaules, ses seins parfaits si doux. Sa façon de rire. Sa façon de jouir. Elle avait été sa boussole, son guide. Elle lui avait finalement brisé le cœur dans une promesse sans doute idiote :

Je t’aime mais je dois partir c’est important pour moi. Un jour j’irai à New-York avec toi. Rendez-vous dans 10 ans pile. Rendez-vous à midi au jardin japonais du jardin botanique de Brooklyn !

Voilà ce qu’elle avait écrit dans le dernier email qu’il avait reçu d’elle, avant qu’elle ne s’envole pour Montréal et ne coupe les ponts définitivement.

Ces dix années arrivaient à leur terme dans quelques jours. Pensait-elle encore à cette promesse ? Serait-elle au rendez-vous le 5 mai prochain ?

Benjamin sortit de son lit lorsque le cinquième rappel du réveil retentit. Lorsqu’il pensait à Eloïse, son cœur se soulevait comme sur une montagne russe. Entre une sublime aspiration et un abîme flippant…

Ce n’est qu’en démarrant sa moto et en filant vers l’agence qu’il parvint à penser à autre chose qu’à celle qu’il devait retrouver dans quelques jours.

 

Caroline se planta devant le bureau de Benjamin à 16h30 précises. Elle portait une jupe en cuir noir et ses cheveux relevés en chignon romantique étaient retenus par un pic rouge. Son ordinateur portable dans les bras, elle s’assit sur le bord du bureau de Benjamin en lui souriant :

– T’es prêt ?

Benjamin, qui travaillait en musique un casque sur les oreilles, n’entendit pas Caroline mais devina qu’il était l’heure de leur réunion. Il ôta ses écouteurs, laissant Coldplay à ses vibrations et rassembla quelques affaires.

– C’est déjà 16h30 ? J’arrive.

Ils s’installèrent dans la salle de conférence l’un à côté de l’autre, chacun muni d’un ordinateur portable. Benjamin prit en main la réunion et échangea avec Caroline, sur ce qu’elle pouvait gérer, selon ses compétences et préférences. Ils listèrent toutes les tâches qu’il restait à prévoir pour le projet Hutson et se les partagèrent. Caroline posa de nombreuses questions sur ce qui était attendu. Elle amena quelques idées originales que Benjamin apprécia. Elle semblait motivée et pleine de créativité.

Benjamin sentit que les regards de Caroline étaient appuyés par moment. Elle semblait tout détailler de lui, par morceau : sa carrure large, sa petite barbe de trois jours, sa chemise blanche aux manches retroussées de façon brouillon, son jean foncé, ses boots, sa concentration, ses yeux verts…

Au bout d’une bonne heure, il estima qu’ils en avaient terminé et proposa de clore la réunion. Elle acquiesça langoureusement :

– C’est comme tu veux…

En retournant à son poste, Benjamin eut une drôle d’impression. Est-ce que Caroline le draguait ?
Amusé par cette pensée, il se replongea dans son travail. Il se redressa pour jeter un coup d’œil à l’autre bout de l’open-space. Au même moment, Caroline croisa son regard.

La fin de la journée arriva laissant place au week-end. Benjamin quitta l’agence vers vingt heures. En atteignant l’escalier, il se trouva nez à nez avec Caroline qui sortait des toilettes. Il lança surpris :

– Excuse-moi ! Je ne t’avais pas vue !

Elle posa sa main sur son bras :

– Pas de souci… Je te souhaite un bon week-end Benjamin.

Benjamin étonné par le geste répondit en levant son pouce. Alors qu’il tournait les talons vers la sortie, Caroline ajouta :

– Si tu ne sais pas quoi faire, appelle-moi, on ira boire une bière !

Benjamin, dans un pragmatisme basique, répondit :

– J’ai pas ton numéro.

Elle s’élança vers le bureau le plus proche pour récupérer un papier et un crayon. Elle griffonna son 06 et le tendit à Benjamin. Il saisit le papier tout en réalisant ce qu’il se passait. Il le mit dans sa poche en marmonnant un merci.

Il s’empressa de disparaitre. Laissant Caroline, les mains dans les poches de sa veste rouge, tout sourire.

 

15 avril

Il était midi et demi lorsque Benjamin ouvrit les yeux. Mais il gloussa légèrement en se rappelant que c’était dimanche. Il se pelotonna dans sa couette et se laissa somnoler. Quelques minutes après, il tendit la main vers sa table de chevet pour attraper son smartphone, un large papier glissa par terre. Il se hissa jusqu’au bord du lit et ramassa ce qui était en réalité, son billet d’avion pour New-York… Il l’ouvrit. Il décollait le 4 mai au soir. Il l’avait réservé depuis deux mois. Depuis, il gisait près de lui, comme pour protéger son sommeil et appeler Eloïse dans ses rêves.

Le billet dans les mains, Benjamin se sentit vulnérable tout à coup. Eloïse allait-elle tenir sa promesse ? Se peut-il qu’elle ait tout oublié ?

Benjamin sentit de nouveau son cœur se serrer. Pris de doutes, il lança son billet d’avion à travers la pièce en soupirant. Quelle folie ! Dix ans après !

Aucune autre fille n’avait pu remplacer Eloïse. Elle avait mis son empreinte. D’autres avaient fait fondre son cœur mais ce n’était pas pareil. Il n’avait pas réussi à se livrer totalement. Bien entendu il avait vécu deux belles histoires d’amour depuis mais jamais il ne s’était senti aussi vivant qu’avec Eloïse. Elle avait eu cette façon bien à elle de le faire vibrer. Et cela lui manquait…

Terriblement.

 

20 avril

La semaine avait été agréable. Le printemps était bien là et cela semblait répandre de la bonne humeur partout. Même Greg semblait plus paisible.

Lors de la réunion hebdomadaire, Rémi avait félicité toute l’équipe à coup de grands applaudissements. Cela avait fait rire tout le monde. Il avait décidément raté sa vocation d’entraineur sportif à l’américaine. Good job guys !! Go Go Go !

En attendant, il n’avait pas encore reparlé du rachat. Avait-il pris une décision ?

Caroline avait bien avancé sur sa partie dans le projet Hutson. Elle était efficace et force de proposition. Pour autant, elle ne ratait aucune occasion pour lancer des regards appuyés à Benjamin.

Benjamin quant à lui, restait professionnel et maintenait une certaine distance. Il avait Eloïse en tête et parvenait à réfréner les manœuvres de rapprochement de Caroline. Ce n’est pas que celle-ci n’était pas attirante. C’est plutôt qu’il s’apprêtait à retrouver celle qu’il estimait être la femme de sa vie d’ici quelques jours et qu’il n’avait pas la tête pour autre chose.

Caroline qui avait repéré que Benjamin rassemblait ses affaires dans l’objectif de débaucher, s’approcha et lui demanda hâtivement en nouant un foulard rouge autour de son cou :

– Je peux te demander un service s’il te plait ?

Benjamin lui fit face et répondit :

– Oui bien sûr.

Elle poursuivit :

– Tu peux me déposer à Bastille s’il te plait ? J’ai rendez-vous, je suis en retard et je crois savoir que c’est ton chemin.

Benjamin hésita mais estima qu’effectivement cela ne lui faisait faire aucun détour. Il avait un deuxième casque dans son placard.

– Ok pas de souci.

Il saisit le casque et le tendit à Caroline. Ils quittèrent l’agence en silence. Arrivés sur le trottoir, elle mit le casque et prit place derrière Benjamin. Elle agrippa les poignées arrière et la moto démarra dans un vrombissement sourd. Il faisait encore bon à cette heure. Le trajet fut des plus agréables ; l’air frais sur le visage à slalomer entre les voitures ralenties… Au bout de quelques minutes, Caroline lâcha les poignées pour enlacer doucement et sans insistance la taille de Benjamin. Ce geste sembla doux à Benjamin. Il ne protesta pas, se laissant aller à cette étreinte discrète.

Caroline indiqua à Benjamin qu’il pouvait s’arrêter à l’angle de la rue suivante. La moto ralentit et se mit sur le bas-côté. Caroline relâcha son étreinte et descendit en enlevant son casque.

Elle regarda Benjamin et tenta :

– Je retrouve un groupe d’amis dans un bar. Tu veux te joindre à moi ?

Benjamin prit le temps de réfléchir. Après tout il n’avait rien de prévu ce soir. Il répondit tranquille :

– Pourquoi pas. Attends je me gare correctement.

Ils marchèrent jusqu’au bar du rendez-vous. Caroline entra la première et aperçut quelques-uns de ses amis. Certains étaient assis, d’autres discutaient accoudés au comptoir devant une bière. Il devait être une dizaine. Elle embrassa certains, plaisanta avec d’autres et présenta Benjamin à la cantonade :

– Je vous présente Benjamin, mon collègue !

Des mains se levèrent pour saluer Benjamin. Après cela, ils se faufilèrent le long du comptoir. Le bar n’était pas bondé mais le niveau sonore semblait déjà élevé. Benjamin s’approcha de Caroline pour lui demander ce qu’elle désirait boire. Elle répondit :

– Je veux bien un mojito s’il te plait.

Benjamin s’adressa au barman et commanda deux mojitos. Le barman s’exécuta immédiatement dans une succession de gestes précis et rapides.

L’ambiance dans le bar sentait bon le début du week-end. Les gens semblaient détendus et les papotages allaient bon train. Le barman posa les deux verres sur le comptoir Eh voici !
Benjamin tendit un billet au barman mais Caroline l’en empêcha.

– Non c’est pour moi !

Benjamin la remercia :

– … Le deuxième sera pour moi alors.

Ils trinquèrent à rien et tirèrent sur leur paille. Le liquide frais leur décrocha un soupir de contentement.

– Ah… Ça fait du bien !

Caroline expliqua longuement à Benjamin comment elle avait fait la connaissance des amis à elle présents ce soir-là. Pour la plupart, il s’agissait de copains de promo ou d’ex-collègues devenus proches, accompagnés pour certains de leur compagne ou compagnon. En voyant Caroline la désigner, son amie Emilie se leva et approcha amusée, en levant les bras. Elles se lancèrent dans une conversation animée.

Benjamin but les quelques gorgées qui lui restaient au fond de son verre, jusqu’à ce que le barman lui demande :

– J’ai vu ton casque, c’est quel modèle ta moto ?

Benjamin leva la tête vers lui et ils échangèrent, enthousiastes, sur ce qui était manifestement une passion commune. Par moment, Caroline jetait des petits coups d’œil amusés à Benjamin. Lui observait furtivement Caroline en train de parler ou de balayer ses cheveux.

La soirée se déroula agréablement. Les amis de Caroline posèrent des questions à Benjamin et il apprécia la simplicité avec laquelle ils échangeaient.

Plus tard, Caroline s’approcha de Benjamin :

– J’ai faim ! On essaie de trouver quelque chose à manger ?

Benjamin accepta avec joie, sentant lui aussi, qu’il devait se remplir l’estomac. Ils rassemblèrent leurs affaires et saluèrent le groupe. Benjamin serra la main du barman en lui disant à bientôt. Puis ils se retrouvèrent sur le trottoir à détailler la rue. Benjamin tira son smartphone de sa poche pour vérifier l’heure. Il était presque minuit…

– Il est tard. Ça va être crêpes ou kebab à cette heure-là !

Caroline lança :

– Va pour crêpes !

Ils rejoignirent la moto, leur casque à la main. L’air s’était rafraichi. Benjamin enjamba sa moto et la démarra. Alors qu’il allait enfiler son casque, Caroline s’approcha avec une moue boudeuse :

– Tu peux m’aider, je galère avec l’attache.

Benjamin prit les deux parties de l’attache dans ses mains et parvient à les clipser au bout de deux essais. Caroline le regarda faire. Leurs visages étaient proches, bien plus que chaque jour à l’agence. Benjamin leva les yeux vers Caroline. Dans l’encadrement de son casque noir, elle avait les joues rosies et le regard langoureux. La proximité de son corps le troubla. Sans calcul et lentement, il eut envie de s’approcher d’elle pour goûter à sa bouche. Il lui retira son casque. Elle prit un air amusé et faussement innocent. Il posa sa main sur son cou en s’approchant. Elle se laissa faire en entrouvrant légèrement ses lèvres. Leurs bras s’enlacèrent et ils s’embrassèrent doucement. Peu à peu leur étreinte s’intensifia jusqu’à ce que leurs corps s’aimantent…  L’appel du désir avait sonné. Benjamin s’écarta de Caroline et lança :

– Monte ! Emmène-moi chez toi…

Caroline s’exécuta, pétrie d’envie. Ils ajustèrent leurs casques et disparurent dans les rues sombres.

 

A peine arrivés au domicile de Caroline, ils se jetèrent l’un sur l’autre dans une urgence sensuelle sans retour. Ils se déshabillèrent mutuellement dans des gestes rapides. Ils se laissèrent tomber sur le canapé rouge du salon. Chaque caresse, chaque baiser semblait précieux. Leurs corps se mêlaient en continu comme s’ils dansaient. Ils accédaient peu à peu au territoire de l’autre, dans des sensations nouvelles faites d’odeurs, de toucher, de regards… Ils s’explorèrent, se gouttèrent jusqu’à ce que leurs sexes s’ajustent profondément. Peu à peu, leurs hanches marquèrent la mesure et donnèrent le rythme. Ils finirent par intensifier leur étreinte. Haletant ensemble, ils laissèrent jaillir le plaisir qui les avait guidés jusqu’ici.

Étendue à ses côtés, Caroline fermait les yeux, apaisée. Benjamin reprit sa respiration et la regarda. Dans cet instant, elle dégageait quelque chose de sexy fait d’une moiteur charnelle.

Il se demanda comment tout cela était arrivé. Il essaya de se refaire l’enchainement de leur soirée mais lâcha vite sa reconstitution pour revenir là, sur ce canapé. Il tira un plaid polaire plié sur le bord de l’accoudoir et l’étendit sur leurs corps. Caroline sourit de gratitude sans ouvrir ses yeux clos… Ils restèrent ainsi longtemps. Après le duel du désir, une douce tendresse s’installa.

 

23 avril

Benjamin, qui avait quitté Caroline vers 4h du matin, appréhendait un peu de la revoir à l’agence ce lundi matin. Ce moment avait été agréable il est vrai. Mais il serait unique.

En s’installant à son poste, il aperçut Caroline à l’opposé, derrière son écran, l’air concentré. Elle leva la tête et lui fit un petit signe de la main. Il répondit de la même façon.

Environ une heure plus tard, sa boite mail bipa. Caroline venait de lui envoyer un message :

Bonjour Benjamin,
J’ai tout apprécié dans le moment que nous avons passé ensemble vendredi.
Merci.
Caro

Benjamin relut plusieurs fois l’email de Caroline. Il fut soulagé par le fait qu’elle ne demandait rien de plus. Puis il se sentit touché par sa sincérité… Les « coups d’un soir » finissaient toujours en excuses bidon et jeu de dupes. Pas cette fois…

 

28 avril

La semaine qui venait de s’écouler avait été studieuse. Benjamin s’était entièrement consacré au projet Hutson. Ainsi, en se réveillant à 13h20 ce samedi, après la surprise de l’heure, il déculpabilisa immédiatement en se disant qu’il avait bien mérité cette grass’mat !

Il activa le bouton d’ouverture automatique du store de sa chambre. Il faisait un temps magnifique.

Ses yeux tombèrent sur son billet d’avion pour New-York. Son départ était dans moins d’une semaine à présent. Cette pensée le laissa songeur et un peu mal à l’aise… Il doutait de la présence d’Eloïse. Mais une minute plus tard, il n’imaginait pas qu’elle puisse ne pas venir. Comment était-elle à présent ? Portait-elle toujours ses cheveux mi-longs ? Aimait-elle toujours les écharpes en cachemire ? Etait-elle heureuse ?… Benjamin ouvrit le tiroir de son chevet et fouilla dans un petit carnet vert, élastiqué. Il en tira une photo d’Eloïse, assise en tailleur sur l’herbe des Buttes Chaumont. Elle souriait en protégeant ses yeux du soleil…

Il sentit son thorax se serrer ; comme si le départ d’Eloïse pour le Canada, dix ans auparavant, lui faisait encore mal. Qu’allait-elle lui dire dans le jardin japonais ? Que ressentait-elle ? Quelles étaient ses intentions une décennie plus tard ?

Benjamin ferma les yeux, un peu perdu.

Son smartphone vibra pour annoncer l’arrivée d’un sms. Il jeta un œil distant. Le message venait de Caroline :

Hello, je suis dans ton quartier, tu m’offres un petit café ?

Benjamin, encore allongé dans son lit, appuya sa tête contre le mur pour réfléchir. Il se leva et fit le tour de son appartement pour mesurer le niveau de désordre. Puis il répondit d’un OK accompagné de son adresse et de son code d’entrée.

Il fila sous la douche. Une demi-heure après, Caroline sonna à la porte. Elle avait apporté des chouquettes. Elle portait une robe en jean ceinturée et des baskets blanches. Benjamin la fit entrer. Elle déposa furtivement une bise sur sa joue. Il s’en amusa.

Tout en pénétrant dans le salon baigné de soleil, ils échangèrent quelques mots sur la météo, le week-end qui commençait, la ballade de Caroline dans le quartier. Puis Benjamin s’occupa du café. Il déposa deux tasses à côté des chouquettes. La conversation s’engagea ensuite sur le projet Hutson. Ils échangèrent un bon moment sur leurs avancées respectives et les étapes à venir. Le contrat de Caroline allait sans doute bientôt s’achever puisque la mission aboutissait. Caroline parlait de façon passionnée, ce qui avait le don de fasciner Benjamin. Il aimait son engagement et son professionnalisme.

Caroline sentit que Benjamin la regardait autrement à présent. Elle demanda :

– Je peux me refaire un café ?

Il se leva en attrapant la tasse de Caroline :

– Bouge pas, je m’en occupe.

Il rejoint sa cuisine, qui était ouverte sur le salon et prépara un nouveau café.

Caroline se leva et avança jusqu’à Benjamin. Elle s’approcha de son dos et l’enlaça de ses bras. Surpris, il sursauta. Il sentit le corps de Caroline contre le sien. Ses seins reposaient sur son dos. Son bassin était collé à ses fesses. Son cœur battait si fort… Sans se retourner, il posa sa main sur celles de Caroline. Elle le serra un peu plus fort. Il ferma les yeux, sentant le désir apparaitre.

Il se retourna et regarda Caroline. Elle posa ses mains sur son torse et embrassa timidement ses lèvres en se mettant sur la pointe de ses pieds. Il accueillit cette missive avec délectation. Elle avait une façon irrésistible de le toucher : sans insistance mais sans équivoque.

Il prit Caroline dans ses bras, la souleva pour l’assoir sur le plan de travail. Caroline ouvrit ses jambes, invitant Benjamin à s’approcher plus près. Il commença  à déboutonner sa robe et à défaire la ceinture. Rapidement, elle se retrouva presque nue, sous le regard assoiffé de Benjamin. Ses dessous étaient rouges. Elle sentait délicieusement bon… Il la regarda tout en tirant sur le ruban rouge lui-aussi, qui maintenait ses longs cheveux. Caroline goutait au plaisir du regard de Benjamin sur elle. Elle se laissa observer sentant son corps se préparer intimement. Cet instant hors de tout, sonna pour Benjamin comme le lancement sans retenue de la conquête sensuelle et sexuelle de Caroline. Il agrippa ses hanches et l’embrassa pleinement. A partir de là et durant plusieurs minutes, leurs corps dansèrent leur désir en ellipses de mouvements, de spasmes et de soupirs…

 

Vers dix-sept heures, lorsque Caroline ouvrit les yeux, elle réalisa qu’elle était allongée dans le lit de Benjamin. Un bruit de vaisselle s’entendait au loin par le couloir. Benjamin devait sans doute préparer quelque chose à grignoter. Elle détailla la pièce. Les murs couleur blanc cassé diffusaient une douce clarté que des rideaux bleus canard réchauffaient. Deux affiches design de motos anciennes ornaient les murs. Sur les chevets, étaient posées deux lampes de style industriel. Elle aperçut le billet d’avion. Intriguée, elle le saisit et l’ouvrit : Paris – New-York… 4 mai… 20h35. Tiens ? Benjamin part à New-York dans quelques jours, se dit-elle.

Elle chercha le billet du vol retour, en vain. Il n’y en avait pas. Elle entendit Benjamin approcher. Elle remit le billet à sa place. Il passa la porte, vêtu uniquement d’un boxer, une bouteille d’eau à la main. Il sauta et s’affala sur le lit pour taquiner Caroline qui faillit tomber et lui demanda :

– Tu as soif ?

Caroline qui riait encore de l’arrivée fantasque de Benjamin sur le lit, prit la bouteille et but longuement.

 

Ils restèrent ensemble une bonne partie du week-end entre l’appartement de Benjamin et un diner au restaurant, le samedi soir. Ils apprécièrent de partager du temps sans avoir à définir ce qu’ils vivaient. Ils parlaient de tout et de rien, ils riaient, écoutaient de la musique, mangeaient ou faisaient l’amour.  Les heures coulaient simplement. Le dimanche en fin de journée, Caroline rentra chez elle car elle voulait se changer avant la reprise du travail.

 

30 avril

Tôt dans la matinée, Caroline frappa à la porte entre-ouverte du bureau de Rémi. Il la pria d’entrer ce qu’elle fit en lui disant bonjour. Il était plongé dans un livre d’art et griffonnait sur un petit Moleskine. Il leva la tête et lui indiqua un des sièges :

– Bonjour, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

Caroline prit place et se lança :

– Le projet Hutson est quasiment terminé. Je voulais faire le point avec toi sur la fin de mon contrat.

Il lâcha son carnet :

– Les clients ont demandé à ce que nous organisions une présentation officielle des livrables. Si toi et Benjamin estimez être prêts, nous pouvons caler cela début mai.

Caroline reprit la parole à la hâte :

– Mais Benjamin n’est pas en vacances début mai ?

Il fronça les sourcils et se mit en quête d’un document sur son bureau. Il pointa et suivit une ligne.

– En effet ! Il sera absent du 4 au 11 mai…

Il réfléchit.

– Ce n’est pas un problème, on peut voir ça pour la deuxième quinzaine de mai.
Et pour ton contrat, ce serait bien que tu restes avec nous jusqu’à fin mai au moins. Tu serais intéressée pour rester au-delà ?

Caroline inspira et répondit :

– Oui bien sûr. Je t’avoue que je suis en train de préparer la suite car j’ai besoin de travailler. Donc si nous pouvons voir cela rapidement, cela m’arrange.

Il acquiesça :

– Bien entendu. Je te tiens au courant. Je vais faire le point avec Benjamin et appeler Hutson aujourd’hui pour fixer la date de la présentation du projet.

Elle se leva :

– Ok,merci Rémi, à plus tard.

Caroline croisa Greg en sortant. Elle s’amusa de son attitude renfrognée. Il marchait rapidement comme s’il était en retard et râlait sur les clients, sur ses dossiers et la météo… ! Le reste de l’open-space était calme, Carmen et Cyril faisaient le pont. Et Benjamin n’était pas encore arrivé.

Elle reprit place face à son écran, pensive. Pourquoi Benjamin avait-il posé une semaine de congés mais n’avait-il pas de billet retour ?

 

1er mai

Benjamin profita de sa matinée de jour férié pour préparer quelques affaires. Il délogea sa valise à roulettes du placard. Son avion pour New-York décollait dans trois jours.

Ces dernières heures, il se sentait tendu. Ses pensées étaient manifestement embrouillées. Les moments passés avec Caroline avaient été agréables. La perspective de retrouver Eloïse lui semblait un peu étrange à présent. Il avait le sentiment de perdre ses repères et de douter de tout :

Était-ce une bonne idée de partir ? Qu’attendre de ces retrouvailles dix ans après ? La magie serait-elle au rendez-vous ? Quel mal Eloïse était-elle encore capable de lui faire ?
Et Caroline ? Ne commençait-il pas à s’attacher à elle ? Que penser ? Que faire ? Ou était le bon choix ?

Son ventre tendu lui coupait la respiration. Il s’assit sur son canapé et souffla en s’adossant.

Il jugea tout d’abord qu’il devait parler à Caroline. Mais que lui dire exactement ? Leur relation était-elle naissante ? Se sentait-elle plus qu’attirée sexuellement par Benjamin ? Où en est-elle ? Et lui ?

Il détestait ces prémisses de relations qu’on ne nomme surtout pas relation mais dans lesquelles il se tisse quelque chose ! Il n’y avait pas de nom pour cela. De nos jours, il ne fallait pas s’avouer attaché. Il fallait se retenir d’envoyer des sms durant les premiers temps. Le détachement était de mise comme si les premiers sentiments avaient quelque chose d’honteux.

Pourtant, à y bien réfléchir, il devait s’avouer que Caroline était souvent présente dans ses pensées… Avec elle, le temps semblait fluide et simple. Il alla chercher son smartphone resté sur le plan de travail de la cuisine et tapota :

Salut Caro, ça va ? Si tu es dispo, on déj ensemble quelque part ?

La réponse ne se fit pas attendre :

– Oui avec plaisir !

Benjamin fut heureux de l’enthousiasme de Caroline. Il conclut :

– 13h en bas de chez toi ?

Elle répondit :

– A toute

Il laissa ses préparatifs. Il ouvrit son dressing et en sortit une chemise bleu clair cintrée.

 

Ils se retrouvèrent à l’heure dite et filèrent vers le 13ème arrondissement tentés par une soupe Pho ou un bo-bun. Caroline portait un jean et un rouge à lèvres rouge vif. La circulation dans les rues de Paris semblait un peu plus calme que d’habitude. Des vendeurs à la sauvette animaient les trottoirs de leurs brassées de muguet odorantes.

Assis à une petite table carrée dans les odeurs de canard laqué et de raviolis aux crevettes, Caroline et Benjamin passèrent commande. Ils déjeunèrent dans une ambiance complice et semblaient pour la première fois, un peu intimidés.

Caroline avait toujours en tête le billet pour New-York qu’elle avait trouvé dans la chambre de Benjamin. Il n’avait jamais évoqué ce voyage ni même ses congés en sa présence. Elle demanda :

– Rémi t’a parlé de la présentation pour Hutson ?

Benjamin finit de mâcher et répondit :

– Oui… Ce sera pour mi-mai a priori.

Caroline estima qu’elle n’en saurait sans doute pas plus. Elle renonça, un peu refroidie.

Benjamin poursuivit :

– Je suis en congés vendredi soir pour une semaine.

Caroline leva la tête, soulagée que le sujet soit enfin abordé.

– Ah super. Tu as prévu quelque chose ?

Benjamin se sentit mal à l’aise tout à coup. Il posa ses baguettes et s’essuya la bouche. Que répondre ? Face au visage en attente de Caroline, il s’arrangea avec lui-même :

– Oui, je pars à New-York chez des amis.

Elle s’enthousiasma :

– Quelle chance, une semaine à New-York !

Benjamin esquissa un petit sourire forcé et se replongea dans son plat sans relancer la conversation. Caroline jugea bon de ne pas surenchérir non plus.

Ils finirent de déjeuner en bavardant et flânèrent ensuite main dans la main sur les quais de Seine.

 

4 mai

Le début de la semaine avait été consacré à la présentation Hutson à venir. Caroline et Benjamin avaient travaillé dur pour que tout soit parfait. Rémi semblait confiant et les avaient félicités pour leur collaboration de qualité.

Pour être certain d’attraper son avion, Benjamin avait prévu de quitter l’agence plus tôt qu’à son habitude. Les trois jours studieux qui venaient de s’écouler lui avaient permis de ne pas laisser tourner les pensées ambivalentes qui envahissaient son esprit à présent.

Caroline s’était positionnée de façon professionnelle tout en créant une ambiance rassurante. Mais voyant le départ de Benjamin approcher, elle se leva et le rejoint à la machine à expresso :

– Benjamin ? Je sais que tu dois partir plus tôt… Je voulais juste te souhaiter un bon séjour à New-York.

Il la regarda de façon tendre :

– Je te remercie.

Il hésita… mais choisit de ne pas s’étendre, ce qui décida Caroline à retourner à sa place en murmurant, pleine de doutes ce qui sonnait plutôt comme une question pour elle :

– A bientôt…

 

L’avion de Benjamin était à l’heure. Les passagers pour New-York patientaient dans le hall d’embarquement.

Faussement calme, Benjamin ressentait que son ventre lui faisait mal, que ses mains étaient moites et sa respiration courte… Un mal-être général l’envahissait. Sa jambe droite tressautait sans fin.

Était-ce le trac de retrouver Eloïse ? Était-ce la peur qu’elle ne vienne pas et qu’elle lui brise le cœur une deuxième fois ? Était-ce l’impression que tout cela était dingue ?

Il respira à fond pour évacuer ses tensions internes et cala ses écouteurs au creux de ses oreilles. La vision de l’aéroport en ébullition s’atténua immédiatement. Il se reconnecta à lui-même et parvint à se convaincre qu’il faisait ce qu’il devait faire. Pour autant, la découverte de New York, ville mythique, prenait une saveur étrange, presque désincarnée.

Les huit heures de vol effectuées, Benjamin rejoint la chambre qu’il avait réservée sur Bedford Avenue. La ville brillait de toute part. La fatigue l’avait alourdi et il espérait pouvoir dormir encore un peu…

 

5 mai

Vendredi 5 mai. Enfin…

En arrivant à la station Botanic Garden, Benjamin sortit son smartphone pour vérifier l’heure. Une excitation mêlée de nervosité l’habitait. Onze heures vingt-cinq… Au même moment, il constata qu’il avait reçu un sms de Caroline :

Bien arrivé ?
Je t’embrasse…

Il répondit sans attendre :

Oui bien arrivé et bien crevé !
Bonne journée à toi

Il entra dans le Jardin Botanique. L’endroit était superbe et immédiatement apaisant. En progressant dans les allées, le tumulte de la ville se faisait oublier. De multiples espèces végétales joliment entretenues parsemaient les chemins. Des senteurs volaient dans l’air par endroits. Les oiseaux et les insectes semblaient rois. Les haies formaient des reliefs. Les fleurs du printemps naissant composaient des tableaux de couleurs. Les gens prenaient possession de l’espace dans le plus grand respect. Le parc proposait différents types de jardins.

Benjamin longea un lac qui reflétait le bleu du ciel. Il parvint finalement au niveau du jardin japonais dans lequel la grâce régnait malgré le monde qui déambulait. Les cerisiers Sakura étaient en fleurs et Benjamin savoura sa chance puisque cela n’arrivait qu’une vingtaine de jours par an. Des chemins sinueux bordés de pins et de cyprès s’étalaient sur les côtés.

Il avança lentement cherchant déjà Eloïse du regard. Allait-il la reconnaitre ? Des femmes correspondaient à sa silhouette mais ce n’était pas elle. Son cœur tambourinait, son souffle se resserrait. Il marcha quelques mètres encore.

Puis il l’aperçut.

Elle cheminait lentement dans les pétales roses des Sakura, le nez au vent. Elle semblait à la fois familière du lieu et un peu perdue.

Benjamin s’arrêta net. Il sentit l’émotion le rattraper violemment. Sa gorge se noua. Il regarda Eloïse… Elle avait la même allure et la même façon de porter ses cheveux qu’il y a dix ans.

Elle tourna lentement la tête et croisa le regard de Benjamin. Elle sourit et porta ses mains devant sa bouche en signe de stupéfaction. Ils avancèrent l’un vers l’autre laissant peu à peu un large sourire s’afficher sur leurs visages. Ils se rejoignirent enfin, se regardèrent sans briser le silence.

Eloïse finit pas se lancer :

– Merci d’être là ! Je suis tellement contente… ! J’avais peur que tu aies oublié… J’avais peur que…

En la détaillant du regard, Benjamin l’interrompit :

– T’as pas changé ! C’est fou…

– Toi non plus… répondit-elle en riant.

Elle le prit par le bras et l’invita à marcher un peu. Ils avaient dix ans de vie à se raconter… Dix ans. Eloïse questionna Benjamin tous azimuts mais il préféra la laisser commencer. Ils finirent par s’installer sur un banc le long de l’étang.

Eloïse relata chaque étape de sa vie depuis le jour où elle avait décidé de prendre ce job à Montréal. Elle y avait travaillé sept ans puis avait été approchée par un chasseur de têtes pour prendre de plus grandes responsabilités dans un groupe international. Ainsi depuis presque trois ans, elle travaillait et vivait ici à New-York. Si elle avait apprécié sa vie à Montréal, elle adorait vivre à New York.

Benjamin écoutait chaque mot qui sortait de la bouche infiniment charnue d’Eloïse… Il retrouvait sa vivacité, sa fantaisie et son ambition telles qu’il les avait laissées. Il retrouvait le ton déterminé dans sa voix et ses gestes fins. Elle enchainait hâtivement chaque séquence de son parcours, sans reprendre réellement sa respiration. Elle poursuivit un moment la description de son poste actuel dans lequel elle se sentait souvent sous tension. Elle expliqua ses missions et les enjeux auxquels elle se confrontait.

Benjamin sentit qu’il relâchait légèrement son attention. Ces considérations professionnelles commençaient à l’éloigner d’Eloïse. Son écoute devint flottante… Pourquoi ne parlait-elle pas de l’essentiel : eux ? Pourquoi ne revenait-elle pas sur ce départ sans préavis qu’il avait subi ? Pourquoi n’évoquait-elle rien de ses sentiments, de ses pensées, de ses regrets, de ses désirs ?… Elle semblait lui parler comme si elle ne l’avait pas quitté, comme si leur dernière conversation datait de la veille ou presque. Mesurait-elle ce qu’il avait pu ressentir à son départ ?

Benjamin laissa ses yeux dériver aux alentours… Eloïse continuait son récit de façon rythmée.
Plus loin, dans l’étang, se dressait un portail japonais nommé torii… Benjamin le détailla. Cet édifice de bois représente le passage entre le monde réel et le monde spirituel, pensa-t-il.
Il l’admira, entendant vaguement les paroles d’Eloïse qui en était à la description admirative de son Top Manager.

Le torii renvoyait quelque chose de solide. Son image rassura Benjamin. Elle le ré-ancra dans sa réalité singulière. Sa respiration ralentit et peu à peu, il se sentit calme à l’intérieur. Il jeta un coup d’œil à Eloïse qui parlait sans relâche…

Son regard se tourna de nouveau vers le torii. Puis tout à coup, il prit conscience de sa couleur…

Il était rouge…

Il était évidemment rouge.

 

 

Les Sakura enchanteurs (PDF)

 

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