1

Le bouchon de la bouteille de champagne sauta dans un schpomp sonore qui fit rire tout le monde. Il faut dire que Greg, le stagiaire fantasque, avait pris un malin plaisir à essayer de le faire s’éjecter bruyamment. Il remplit quelques gobelets en veillant à ne pas laisser la mousse pétillante déborder.

Monsieur Lessy, le Directeur Général, en saisit un et s’avança vers le milieu de la pièce :
-S’il vous plait… Messieurs-Dames ?

Le silence se fit. Les regards se tournèrent vers Lessy visiblement un peu ému :

  • Bonjour à ceux que je n’ai pas eu l’occasion de saluer aujourd’hui. Cher Jacques, vous nous quittez ce soir c’est pourquoi nous sommes aujourd’hui rassemblés pour vous dire au revoir et surtout vous souhaiter une agréable retraite !

Une émotion se souleva de la salle. Lessy glissa la main à l’intérieur de sa veste, en extirpa un papier plié en deux ainsi qu’une paire de lunettes qu’il chaussa immédiatement. Il poursuivit sur un ton lent, en jetant quelques coups d’œil à ses notes :

  • Je souhaite avant tout vous remercier chaleureusement pour ces trente-quatre années passées au sein de la SIRCOM. Oui trente-quatre ! Votre engagement n’a jamais failli malgré les mutations managériales et technologiques que nous avons connues. Je salue pour ma part, votre expertise sans cesse améliorée ainsi que votre grande pédagogie.

Nous regretterons votre constante bonne humeur mais nous sommes heureux de vous savoir en route vers d’autres aventures. Merci Jacques, merci et bon vent ! Je laisse Monique prendre le relais et invite tout le monde à partager ces quelques petits fours.

Les applaudissements fusèrent. Monique se faufila jusqu’à Jacques, comme une petite souris. Monique était l’assistante de Lessy depuis de nombreuses années. Son départ en retraite à elle était prévu sous cinq mois. Elle et Jacques se connaissaient depuis plus de trente ans. Elle semblait troublée à en croire ses yeux humides. Elle s’approcha de Jacques et lui tendit une enveloppe en essayant de sourire le plus naturellement possible. Le silence se fit de nouveau. La salle semblait attendre que Jacques fasse un discours.

L’enveloppe dans les mains, Jacques se racla la gorge et improvisa quelques mots :

  • Merci Monsieur Lessy. Et merci à tous d’être là. Effectivement une page de plus de trente ans se tourne pour moi. Il est temps de passer à autre chose ou tout simplement de continuer. Je pars serein et heureux de mon parcours à la SIRCOM. Je pars surtout riche de rencontres humaines : Monique, Gérard, Nathalie, Jean, Fatima, Jérémie… et j’en oublie bien sûr… Pardon !
    Je m’apprête à changer de rythme et d’activité. Je ne sais pas encore précisément de quoi seront faites mes journées mais certainement de temps partagé avec mes enfants et mes petits-enfants. J’ai une pensée émue en ce jour, pour ma femme Paloma, disparue il y a quelques mois des suites d’un cancer. C’est elle qui m’avait encouragé à proposer ma candidature « pour voir» avait-elle dit. Voilà, j’ai vu durant ces trente-quatre ans passés à vos côtés ce que travailler avec plaisir signifiait. Je remercie chacun d’entre vous pour cela.

L’émotion de tous était perceptible. Jacques baissa la tête pour ouvrir son enveloppe. Il en tira une carte couverte de petits mots et de dessins ainsi qu’un « bon pour un week-end à Lisbonne ». Il sourit reconnaissant et touché.

  • Merci pour Lisbonne, je suis ravi. Figurez-vous que je n’y suis jamais allé… Voilà de quoi m’occuper aux beaux jours !

L’assemblée lâcha quelques rires et applaudissements. Et Lessy fit signe de s’approcher du buffet. Il échangea une poignée de main pleine de gratitude avec Jacques en lui tapotant l’épaule. Puis de nombreux collègues vinrent saluer et embrasser Jacques pour lui souhaiter une bonne retraite.

 

L’après-midi fut étrange. Il fallait que Jacques termine de ranger ce que l’on appelle « ses effets personnels » pour laisser son bureau prêt à accueillir un nouveau collaborateur. Il prit son temps comme pour intégrer ce qu’il se passait.
« Partir en retraite », « prendre sa retraite »… drôles d’expressions ! Lui n’avait ni l’impression de partir, ni celle de prendre quoique ce soit. A part ses affaires peut-être.

Vers 19h, il quitta définitivement la SIRCOM par la porte principale comme à son habitude. Le ciel de fin d’hiver était gris.

Me voilà retraité, pensa-t-il en rejoignant sa voiture pour rentrer chez lui.

 

2

Durant le week-end, ses enfants et leurs familles respectives lui firent une visite surprise pour, selon eux, « fêter sa retraite » ! Jacques et Paloma avaient eu deux enfants. Thomas avait maintenant trente-huit ans et était marié à Céline avec laquelle il avait deux garçons de sept et trois ans.  Et Eva âgée de trente-trois ans en couple avec Sam avec qui elle avait eu une petite fille née huit mois auparavant, la même semaine que le décès de Paloma…

Ce dimanche, toute la troupe arriva joyeusement en fin de matinée, les bras chargés de mets, de champagne et de cadeaux. Jacques s’amusa d’une telle attention mais s’en sentit un peu gêné.

A table, Thomas lui demanda :

  • Alors papa, qu’as-tu prévu de faire maintenant ?

Jacques n’avait pas de plan à moyens termes mais plusieurs tâches qu’il souhaitait finir. Spontanément, il répondit :

  • Il faut que je m’occupe du jardin. Depuis la disparition de votre mère, il part à vau l’eau et a bien besoin d’une beauté !

L’évocation de Paloma provoqua une émotion au sein de la tablée. Jacques sourit tendrement.

  • Votre mère avait la main verte vous le savez. Elle verrait l’état de notre jardin, croyez-moi, je passerais un mauvais quart d’heure !

Cette plaisanterie allégea un peu l’ambiance générale. Le repas fut plaisant malgré l’absence douloureuse de Paloma qui manquait à tous.

Jacques n’avait pas évoqué le fait que les cendres de sa femme avaient été répandues dans le jardin et qu’ainsi le respect de cette terre devait régner à jamais. Mais ses enfants le savaient bien. Et à présent ce lieu avait un caractère sacré…

Au moment du départ, Eva la fille de Jacques, lui demanda, les larmes aux yeux.

  • Papa… ça va aller pour toi ? Je suis là si tu as besoin de quelque chose. Maman et puis maintenant ton boulot…

Jacques perçut l’inquiétude d’Eva. Il la rassura en entourant ses épaules avec son bras comme pour l’accompagner :

  • Je sais. Ça va aller, ne t’inquiète pas. C’est comme une nouvelle vie qui commence pour moi. Il faut que je m’y fasse. Je ne suis ni déprimé, ni suicidaire si c’est ça qui te tracasse. Il me faudra peut-être un peu de temps mais je suis confiant.

Eva accueillit les paroles de son père mais elle ne s’apaisa pas pour autant. Comment faisait-il pour rester aussi digne ? Aussi calme ? Il avait perdu sa femme, il prenait sa retraite, il se retrouvait là tout seul, dans cette maison familiale remplie de souvenirs… Elle n’insista pas mais une grande tristesse finit de la dévaster.

Après les embrassades, les deux voitures s’éloignèrent. Jacques rentra dans un pincement.

On y est, pensa-t-il…

 

3

 

En ce début mars, vêtu de son vieux jean qui-ne-craint-plus-rien et de ses bottes en caoutchouc, Jacques se sentit d’attaque pour commencer à remettre le jardin en état. Il faisait encore frais mais le ciel était dégagé. Il regarda attentivement l’étendue de sa tâche en faisant le tour des plus de mille mètres carrés de verdure qui l’attendaient. Il y avait du boulot.

Les mains sur les hanches, il chercha par quoi commencer. Paloma aurait su tout de suite, elle…

Tout à coup, une voix s’adressa à lui.

Mon chéri,
arrache tout ce qui est mort.
Taille le pommier d’en bas
et aussi les rosiers de l’allée.
Il faut aider à la renaissance… !

C’était Paloma. Elle lui avait parlé là tout de suite ! Jacques leva la tête et tourna dans tous les sens comme pour chercher Paloma qui n’était évidemment pas là.

Il resta figé sans comprendre ce qu’il venait de se passer. Il mit ça sur le compte de la fatigue et des émotions.

Et consciencieusement, il mit à exécution les conseils de Paloma.

De temps en temps, il se redressait pour vérifier le jardin mais il était vide.

Ma Paloma, comme j’aimerais que tu sois là. Comme j’aimerais te regarder tailler ces rosiers anciens que tu aimais tant, avec tes gants et ton « sécateur préféré ».

Jacques se laissa envahir par une profonde mélancolie et se consacra au jardin, le cœur serré.

Il lui fallut plusieurs jours pour finir cette première étape. Il avait pu s’y adonner quelques heures par jour et le jardin, c’est vrai, avait meilleure allure.

Il n’avait pas encore réalisé qu’il était « en retraite ». Il se sentait en vacances ou en week-end prolongé.

Les jours rallongeaient et chacun attendait le printemps avec impatience.

Eva, sa fille, était passée plusieurs fois déposer des petits plats qu’elle avait préparés. C’était le moyen qu’elle avait trouvé pour s’enquérir de son père. Elle déposait les gratins ou les tourtes dans le frigo sachant pertinemment que son père cuisinait lui aussi. Mais elle prétextait que cela le « soulageait » et lui empêchait de « se tracasser avec ça ». Jacques la remerciait et l’invitait à rester diner de temps en temps, ce qu’elle acceptait avec plaisir. Ils finissaient au salon, devant la cheminée, un verre de Bordeaux à la main, à parler de tout et de rien.

Thomas, son fils se révélait plutôt prévenant dans son inquiétude. Il appelait souvent Jacques pour savoir s’il avait besoin de quelque chose. Il questionnait son père sur son emploi du temps et était rassuré lorsque Jacques lui racontait qu’il n’avait pas vu passer la journée. Thomas avait peur que son père s’enfonce dans un désœuvrement sans fond. Pourquoi ? Lui-même ne le savait pas. Une intuition peut-être…

 

4

Le mois d’avril arriva et avec lui de belles journées de soleil aux températures clémentes. Jacques poursuivait son travail au jardin et s’octroyait aussi des moments de calme et de contemplation. Des bourgeons apparaissaient sur le marronnier et le tilleul. Les oiseaux chantaient fort. Le printemps apparaissait et il était le bienvenu.

Ce matin-là, Jacques entreprit de commencer quelques semis pour le potager. Il ouvrit la boite à graines et passa en revue tous les sachets ouverts ou non, que Paloma avait conservés.

Noire de Crimée
Green Zebra
Courgette de Nice
Courgette Diamant…

Il essaya de se rappeler les préférences de Paloma pour telle ou telle variété de tomate ou de salade. C’est fou comme elle avait maitrisé et pris du plaisir à s’occuper de tout cela d’année en année…

Soudain la voix de Paloma se fit entendre.

Mon chéri, il est temps de faire les semis !
Tomate, aubergine, piment, melon, cornichon, concombre, citrouille…
Ma boite à graines te guidera.

Jacques, stupéfait, cria :

  • Paloma !! Où es-tu ? Tu m’entends ?

La voix de Paloma poursuivit :

C’est le moment de mettre des cosmos ou des petites capucines.
Toutes les vivaces que tu veux mon chéri.
Et pense à t’occuper des haies !
Tu peux leur faire une jolie petite coupe de printemps.

Jacques appela de nouveau, les yeux affolés :

  • Paloma tu m’entends ??

Mais le silence s’installa dans le jardin. Seuls la brise et le chant de quelques oiseaux enveloppaient l’espace à présent. Jacques tomba à genoux. Stupéfait.

Des larmes commencèrent à se former dans ses yeux. Est-ce que je deviens fou ? Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Paloma, ma Paloma, je t’en prie…

 

5

 

Le 1er mai, Jacques reçut ses enfants et leurs familles pour le déjeuner. En descendant de voiture, Eva s’écria :

  • Wouah il est beau le jardin ! T’as assuré papa ! C’est magnifique…

Jacques ressentit de la fierté pour cette terre qu’il travaillait chaque jour sans relâche et qui le lui rendait bien. Puis il s’interrogea un peu mal à l’aise… Devait-il parler des voix à ses enfants ? Devait-il leur dire que leur mère l’avait guidé à deux reprises dans l’entretien du jardin ? Que penseraient-ils ? Qu’il devenait dingue ?? Il décida de garder le silence.

Ses petits-enfants lui offrirent un gros bouquet de muguet en précisant :

  • Tiens papi, ça porte bonheur…

L’odeur si particulière se diffusait de façon intense. Il mit les brins dans un vase et dès qu’il le déposa dans le salon, le parfum se répandit largement, prenant même le pas sur les fumets du navarin d’agneau qu’il avait concocté.

Thomas et Céline avait apporté le dessert ainsi qu’une bouteille de champagne.

Un vote eut lieu pour déterminer si le repas se tiendrait à l’intérieur de la maison ou sur la terrasse. Finalement ils déjeunèrent dehors, sous le parasol. Les petits jouaient dans l’herbe parfaitement tondue. Les fleurs, les arbustes et les arbres offraient un paysage odorant et harmonieux. L’ambiance qui s’en dégageait était romantique et apaisante.

Au dessert, Eva et Thomas avaient rapproché leurs chaises l’une de l’autre et semblaient comploter quelque chose. Jacques les observa et s’en amusa.

  • Qu’est-ce que vous mijotez tous les deux ?

Ils éclatèrent de rire. Et Thomas prit la parole :

  • Papa, figure toi que nous avons eu une idée !

Jacques leva les yeux au ciel en souriant. Puis il demanda jouant le curieux :

  • Ah bon ? Et laquelle ?

Thomas et sa sœur se redressèrent et Eva prit la parole, excitée par ce qu’elle allait lui révéler :

  • Voilà papa… Nous trouvons que ton jardin est trop beau alors nous t’avons inscrit au concours « Jardins & Balcons fleuris » de la ville !

Thomas appuya :

  • Génial non ?

Jacques les regarda avec un air sérieux cette fois et grogna :

  • Mais ça ne va pas ? Vous délirez ! Je n’ai aucune chance de gagner et puis je ne fais pas ça pour un concours, je fais ça pour moi… et pour votre mère.

Eva enchaina :

  • Oui nous le savons papa mais justement. C’est ce qui fait que ce jardin s’est transformé en un paradis ! C’est tout ce temps et tout cet amour que tu y mets.

Jacques fit mine de regarder ses doigts abimés par la taille et autres activités. Il prit un air septique :

  • Bon admettons… Et comment ça se passe votre concours ?

Thomas et Eva se regardèrent complices et enthousiastes. Thomas précisa :

  • Les inscriptions se terminent le 4 juin. En juin ou juillet, le jury passera visiter le jardin. Et en septembre, ils annonceront les résultats.

Thomas fixa son père comme pour attendre son consentement. Jacques croisa ses bras sur sa poitrine et pensa à Paloma. Qu’en penserait-elle si elle était là ?

Eva le sortit de ses pensées :

  • Maman aurait adoré qu’on fasse ça ensemble.

Jacques rétorqua immédiatement :

  • Ensemble ? Tu veux dire que je bosse comme un forcené au jardin pendant que vous gérez la paperasse oui !!

Eva et Thomas essayèrent de se retenir mais ils éclatèrent de rire. Jacques aussi en constatant leur joie et leur motivation.

Thomas conclut :

  • As-tu besoin d’aide pour finir quelque chose ? Il reste au moins un mois tu sais.

Jacques réfléchit :

  • Faut que j’y réfléchisse. J’avais dans l’idée de mettre un bassin avec des poissons là-bas sous le lilas… Je vais voir, je vous le ferais savoir. Une petite fontaine apporterait la touche d’eau aussi…

Eva se réjouit :

  • Super idée ! On viendra t’aider !

Tout au long du reste de la journée, Jacques se laissa envahir doucement par cette idée de concours. De temps à autre, il scrutait le jardin avec un regard critique. Il commençait à percevoir les quelques améliorations qu’il pourrait faire.

Lorsque toute la petite troupe s’en alla, il resta un moment sur la terrasse, un pull sur les épaules à laisser le soir venir… Il espérait que Paloma lui parle. Juste entendre quelques mots de sa bouche. Même des noms savants de plantes feraient l’affaire.

Mais ce soir-là, Paloma ne se manifesta pas.

 

6

Quelques jours plus tard, après avoir fait de nombreuses recherches sur l’installation d’un bassin et d’une fontaine puis après avoir acheté tout ce qu’il fallait, Jacques décida de s’y mettre. Thomas devait le rejoindre en début d’après-midi.

Il commença à étaler les différents matériaux et éléments nécessaires. Puis il consulta le plan qu’il avait fait. Tout y était minutieusement détaillé et dessiné. Les côtes avaient été longuement réfléchies et le croquis refait trois fois.

Il se mit au travail dans une concentration maximum. Il nettoya l’endroit qui devait accueillir le bassin et engagea de creuser le trou qui devait contenir le bac préformé. Puis de façon naturelle, il se mit à parler à Paloma :

Ma Paloma il faut que je te dise que nos enfants se sont mis en tête de nous faire gagner le concours « Jardins & Balcons fleuris » de cette année ! Non mais je te jure… quelle idée ! Qu’en penses-tu toi ?

Au même moment Thomas arriva par le devant du jardin et s’étonna :

  • Mais à qui tu parles papa ??

Jacques se releva, un peu gêné :

  • A personne pourquoi ?

Ils s’embrassèrent et Jacques enchaina en expliquant en détail ce qu’il avait déjà fait et ce qu’il fallait faire. Thomas prit connaissance du plan et en acquiesçant, s’élança :

  • Ok je vois, c’est parti ! Je vais chercher de quoi creuser avec toi papa.

Jacques reprit là où il s’était interrompu. Thomas le rejoignit et ils travaillèrent en cœur durant plusieurs heures.

Vers la fin de l’après-midi, la voix de Paloma se fit entendre :

Jacques chéri, quelle merveilleuse idée que ce bassin et cette fontaine !
C’est ravissant…
J’aurais adoré y voir flotter des nénuphars.

 

Jacques se redressa d’un bond et demanda à Thomas :

  • Tu as entendu ?

Thomas fronça les sourcils, interloqué et amusé :

  • Entendu quoi ? Je n’ai rien entendu… A part les petits oiseaux peut-être.

Jacques comprit alors qu’il était le seul à entendre Paloma. Il s’en sentit à la fois honoré et triste. Il aurait aimé que Thomas entende sa mère lui aussi. Mais visiblement, cela n’était pas possible. Il proposa une pause.

Thomas perçut que son père avait changé de comportement. Il sonda :

  • Papa qu’est-ce qui te chiffonne tout à coup ?

Jacques lui sourit :

  • Ça va. Allez viens, on arrête là pour aujourd’hui. Je t’offre une bière bien fraiche. On l’a bien mérité !
  • Avec plaisir ! répondit Thomas en posant la bêche.

 

Après leur pause, Jacques et Thomas décidèrent de finir l’installation du bassin et de la fontaine plus tard, dans les jours à venir. Jacques semblait satisfait de l’avancée du projet et remercia son fils. Ce dernier, embrassa son père et partit rejoindre sa petite famille.

 

Fin mai, Jacques et ses enfants, inaugurèrent officiellement le bassin et la fontaine ! Eva avait emmené les enfants, acheter des poissons à l’animalerie. Tout le monde était ravi de cette nouveauté qui ajoutait au jardin sa touche finale.

Eva commença à applaudir, vite imitée par le reste de la famille :

  • Bravo papa ! C’est super beau !

Ils fêtèrent cette étape en partageant quelques grillades autour du barbecue. Ses petits-enfants regardaient les poissons évoluer dans leur nouvel environnement, accroupis sur le rebord. Thomas et Eva rigolaient ensemble en plaisantant. Jacques fut pris d’un sentiment de plénitude. Il observa le jardin. Paloma était là, il l’aurait juré…

 

7

Le mois de juin fut encore actif au jardin et dans le potager ! Il fallait arroser, aérer le sol et planter les derniers semis.

Au marché, Jacques s’était offert un chapeau de paille tout neuf. Il s’en couvrait à chacune de ses sorties au jardin. Il faisait bon, les fleurs et les arbustes évoluaient joliment. Le jardin avait un côté flou et structuré à la fois.

Son café à la main, Jacques décida qu’il allait retirer les quelques fleurs fanées qui jonchaient le sol ou qui étaient encore accrochées. Le jury du concours « Fleurs & Balcons fleuris » ne tarderait pas à passer, il fallait fignoler. Il s’amusa de son enthousiasme et pensa avec tendresse à ses enfants. Quel drôle de coup ils lui avaient fait !

Affairé sur un rosier, Jacques fut soudain sorti de sa concentration par la voix de Paloma :

Mon chéri, il est temps de tuteurer les tomates et de rabattre le persil.
Tu es un jardinier élégant avec ton chapeau !

Jacques se redressa et regarda autour de lui recherchant sans y croire la silhouette de Paloma. Il s’adressa à elle :

  • Paloma ? Est-ce que tu m’entends ? Si tu as remarqué mon nouveau chapeau, c’est que tu me vois ! Où es-tu ? Paloma ?…

Jacques soupira la tête basse. Paloma semblait le voir mais pas tout le temps et elle ne l’entendait pas. Voilà la conclusion à laquelle il en était arrivé.

Il termina ce qu’il avait commencé et se dirigea vers les tomates et le persil pour leur prodiguer les soins prescrits par sa douce épouse…

 

Quelques semaines plus tard, le jury sonna au portail en fin de matinée un mercredi. La météo avait été capricieuse et il avait fallu consacrer régulièrement du temps à la tonte de la pelouse. Jacques alla ouvrir et salua chacun des six membres du jury. Tous tenaient à la main une grille d’évaluation et un stylo.

Après les présentations et la description de la surface du jardin, le jury demanda à Jacques depuis combien de temps il jardinait, comment il avait appris et ce qu’il le motivait. Il répondit :

  • J’ai vu jardiner mon père et ma mère puis ma femme, aujourd’hui décédée, qui était très douée. J’aime la nature depuis toujours et pour vous dire la vérité, ce sont mes enfants qui m’ont inscrit au concours ! Ils ont estimé que le jardin méritait de concourir… Alors me voilà !

Le jury fit le tour attentivement. Un monsieur se pencha pour mieux regarder les poissons dans le bassin. Les nénuphars roses avaient éclos. Une dame sentit une rose et caressa les brindilles environnantes.

Jacques tapota discrètement un sms à ses enfants :

Le jury est là. Croisons les doigts !

Eva répondit immédiatement :

Bonne chance papa ! On est avec toi ! T’es le meilleur !

Jacques sourit en prenant connaissance de l’enthousiasme communicatif de sa fille. Thomas répondit dans le même temps :

Déjà ? Pas eu le temps de mettre la touche finale : un nain de jardin ha ha ha !

Le sms de son fils le fit glousser. Il rangea son téléphone et essaya de reprendre son sérieux.

La visite se prolongea encore. Le jury prit quelques photos avec l’accord de Jacques. Puis le groupe se réunit autour de Jacques. L’un d’entre eux expliqua que les résultats seraient communiqués courant septembre dans la Gazette de la ville et qu’un reportage photo et vidéo par drone du jardin gagnant, serait diffusé durant 4 semaines, dans l’enceinte de la Mairie.

Puis l’ensemble du jury quitta les lieux non sans remerciements chaleureux.

Jacques souffla. Il prit place sur le banc en bois face au bassin. Il contempla le jardin tout en pensant à Paloma. Il aurait aimé qu’elle soit là elle aussi, assise à ses côtés. Le parfum des roses vint lui remplir les narines. Il prit cela comme un signe, un signe que Paloma était là, quelque part…

 

 

8

Le lendemain matin, Jacques entendit un bruit étrange qui venait de l’extérieur. On aurait dit un mini-hélicoptère ou une mouche géante !

Il lâcha son journal, posa son café et sortit. Un drone était en train de survoler le terrain en décrivant de grands cercles lents. Il tourna un moment dans les airs puis repartit. Le calme revint.

Mais son téléphone sonna. C’était Eva qui venait sûrement s’enquérir de la visite du jury du concours.

  • Salut papa ! Comment ça va ?

Jacques prit place sur le banc :

  • Salut ma fille. Eh bien ça va bien. Hier j’ai eu la visite tu sais, pour le jardin. Ça s’est bien passé, je pense.

Eva lui coupa la parole, curieuse :

  • Ils t’ont dit quoi ? Ils ont aimé ? Ils ont vu le bassin ? Ils ont vu les fleurs ? Le potager même ?

Jacques répondit en souriant :

  • Oui ils ont tout vu ! Ils ont même pris des photos et ce matin, un drone a survolé tout le jardin pour filmer, figure-toi !

Eva s’étonna :

  • Un drone ? Carrément ? C’est moderne comme concours dis-donc !

Jacques reprit :

  • Le résultat sera communiqué en septembre. Il n’y a plus qu’à attendre.

Eva conclut :

  • Bon bah on croise les doigts alors !!

Je te laisse papa, je dois y aller, ma pépette pleure… Je t’embrasse fort ! A bientôt.

Jacques termina la conversation :

  • Moi aussi ma grande. Je t’embrasse.

Eva raccrocha hâtivement. Jacques rangea son téléphone. Il soupira. La voix de Paloma résonna :

Chéri, je suis certaine que tu vas gagner !
Notre jardin est un petit bijou.
Je suis fière de toi… et même si tu ne gagnes pas, je suis fière de toi.

Jacques ne chercha pas à regarder autour de lui. Il savait pertinemment que Paloma n’était pas là. Il déposa un baiser au bout de ses doigts et souffla dessus tendrement, pour l’envoyer vers le ciel…

 

Les semaines suivantes, Jacques se consacra surtout au potager. Les légumes et les fruits se multipliaient. Ils étaient savoureux et colorés. Un vrai régal… Il constituait régulièrement des petits cageots garnis et ne manquaient pas de les déposer dans les coffres de voiture de ses enfants lorsqu’ils repartaient. C’était sa façon à lui de prendre soin d’eux.

Un samedi en fin d’après-midi, alors que Thomas était passé emprunter sa bêche à Jacques, il demanda à son père :

  • Mais au fait papa, tu sais ce qu’on gagne au concours « Jardins et balcons fleuris » ?

Jacques leva les sourcils, étonné et posa ses poings sur ses hanches.

  • Non ! Je n’en ai pas la moindre idée !

Ils éclatèrent de rire.

 

9

Jacques était en train de se préparer une ratatouille savoureuse en écoutant Les Beatles lorsque son téléphona retentit. Il baissa le volume et décrocha :

  • Bonjour Monsieur ! Vous allez bien ? Je suis Monsieur Chenard de la Mairie. J’espère que je ne vous dérange pas ?

Jacques répondit tranquillement :

  • Non vous ne me dérangez pas.

Chenard reprit :

  • Je vous appelle pour vous annoncer que votre jardin a remporté le concours « Jardins & Balcons fleuris » ! Bravo !

Etonné, Jacques se remplit de joie :

  • Ah bon ?
    Eh bien merci. Merci à vous. Euh… Je suis ravi.
    Ce sont mes enfants qui vont être contents, c’est eux qui m’ont inscrit.

Chenard demanda :

  • Etes-vous disponible ce jeudi à 19h pour la remise des prix ? La Mairie offre un petit apéritif avec tous les participants.

Jacques réfléchit :

  • Jeudi… jeudi… C’est d’accord.

Chenard le remercia et le félicita. Puis il raccrocha après que Jacques l’ait salué.

Jacques alla voir sa ratatouille qui mijotait. Il coupa le gaz. Elle semblait parfaite et sentait terriblement bon.

Il envoya un sms à ses enfants :

On a gagné ! Remise des prix jeudi 19h à la Mairie, vous venez ?

Thomas rappela immédiatement, totalement euphorique. Eva fit de même quelques minutes plus tard. Ils échangèrent des bravo et des félicitations !
Et tous deux confirmèrent leur venue à la remise des prix.

Jacques n’en revenait toujours pas. Il souriait mais n’en revenait toujours pas. Il se servit un verre de vin et sortit s’assoir sur le banc en bois.

Ma Paloma, tu sais quoi ? Nous avons gagné le concours ! La Mairie vient de m’appeler…  C’est fou non ?

Il marqua une pause. Paloma l’entendait-elle ?

Il poursuivit.

C’est grâce à tes conseils. Sans toi, je n’aurais pas gagné…

En s’entendant dire « sans toi », Jacques ressentit un spasme dans son ventre. Il but une gorgée de vin et soupira.

Le jardin inspirait du calme. Un peu plus loin, l’eau de la fontaine s’écoulait infiniment.

Tout semblait à sa place…

 

10

Jacques avait finalement enfilé une chemise en lin de couleur claire ainsi que son Borsalino de paille au ruban marine. Il avait longuement hésité sur sa tenue. Il s’observa une dernière fois dans le miroir de l’entrée et ferma la porte à clés. Il partit à pied vers le centre du bourg. La Mairie se trouvait à une quinzaine de minutes à pied. Il serait à l’heure.

Il approcha de la grille principale et reconnut quelques voisins et connaissances. Il échangea des poignées de mains et des bises puis partit à la recherche de ses enfants. Toute la petite troupe arriva le pas pressé et le sourire aux lèvres au même moment.

La quarantaine de personnes présentes fut ensuite invitée à rejoindre la salle et à prendre place. Le Maire monta sur l’estrade et s’installa derrière le pupitre.

  • Bonjour à tous.

Les brouhahas cessèrent peu à peu. Le Maire reprit :

  • Soyez les bienvenus ! Prenez place.

Il marque une pause.

  • Nous sommes ici réunis pour la remise des prix du concours annuel « Jardins & Balcons » pour lequel 14 jardins étaient en lice.

Avant de vous annoncer officiellement les résultats, je veux remercier tous les participants ! Le jury a visité de véritables paradis et il a été difficile de vous départager.

Toutefois, nous avons délibéré. Voici les noms des 3 finalistes.

Numéro 3 : M et Mme Hendling ! Bravo pour votre jardin d’inspiration anglaise.

Au même moment, derrière le Maire, des images du jardin anglais en question défilaient. La salle applaudit. Le Maire chercha du regard M et Mme Hendling pour les inviter à le rejoindre sur l’estrade. Ils se levèrent puis serrèrent la main du Maire qui compléta son annonce :

  • Félicitations ! Nous avons le plaisir de vous remettre un bon cadeau d’une valeur de 30 euros chez notre partenaire « Garden Power ».

Les Hendling remercièrent le Maire et repartirent s’assoir. Le Maire reprit son discours :

  • En numéro 2 : Mme Nathalie Digua pour son jardin d’inspiration zen cette fois. Mme Digua si vous voulez bien me rejoindre ?

Mme Digua se leva sous les applaudissements. Des images et une vidéo de son jardin minimaliste étaient à présent projetées sur l’écran géant. Elle serra la main du Maire qui lui remit un bon cadeau d’une valeur de 50 euros chez « Garden Power ». Elle paraissait enthousiaste et repartit vers sa place en souriant.

M Le Maire se racla la gorge pour annoncer qui était le premier du classement.

  • Mesdames et Messieurs, cette année, le gagnant du concours est Monsieur Jacques Firaud ! On l’applaudit bien fort !

Jacques se leva à son tour, amusé par ce qu’il vivait. Il salua le Maire qui prit la parole lentement pour rendre ses mots plus intenses :

  • Bravo pour votre jardin romantique et varié. D’après le jury, c’est un véritable enchantement.
    La Mairie a le plaisir de vous annoncer qu’une nouvelle variété de rosier vient d’être créée spécialement pour ce concours par notre école nationale d’horticulture, partenaire de l’évènement. Ce rosier unique, portera le nom de votre choix ! Vous avez une petite semaine pour réfléchir car ensuite, ce rosier sera commercialisé dans toute la France !

Le Maire remis à Jacques un rosier en pot, d’un mètre de haut environ dont les premières roses étaient vraiment odorantes et d’une couleur orange – corail, très particulière.

Dans la salle, les regards fixaient intensément la vidéo du jardin de Jacques à présent. En effet, les images que le drone avaient prises en survolant la propriété révélèrent leur secret. Le jardin, avec ses allées, son potager, sa fontaine, son bassin, ses fleurs et ses arbustes formaient en réalité une immense colombe les ailes déployées…

Eva et Thomas découvrirent eux aussi le dessin de l’oiseau de paix. Ils échangèrent un regard ému.  Eva porta sa main devant sa bouche d’étonnement et d’émotion.

Jacques s’approcha du micro et sans hésiter il lança :

  • Je vous remercie Monsieur le Maire. Je ne vais pas avoir besoin de réfléchir pour vous donner le nom que je souhaite donner à ce joli rosier…

Dans la salle, un murmure sourd monta en bruit de fond.

  • Avant cela, je tiens à remercier mes enfants et mes petits-enfants. C’est grâce à eux que je suis là aujourd’hui puisque ce sont eux qui m’ont inscrit au concours.

Jacques jeta un œil complice à ses enfants. Il sentit sa gorge commencer à se serrer mais poursuivit :

  • Je dédie ce prix… à ma femme Paloma, décédée l’an dernier des suites d’un cancer. Ce jardin était son territoire. Elle aimait y passer son temps libre, elle aimait regarder la nature pousser et révéler sa beauté. Elle a beaucoup œuvré pour ce jardin et ce à toutes les saisons. Aujourd’hui encore, son âme y est présente…

Ainsi, j’aimerais tout simplement que ce nouveau rosier s’appelle… le Rosier Paloma…
Merci, merci à tous.

Tout le monde applaudit généreusement. Certaines personnes avaient les yeux humides. Eva et Thomas se levèrent pour aller à la rencontre de leur père. Ils se serrèrent tous les trois dans les bras, souriants et fiers. Le Maire ne reprit pas la parole. Que pouvait-il dire après ça ? Il invita plutôt l’assemblée à se rapprocher du buffet.

Jacques fut vite entouré par des gens qui souhaitaient le féliciter et lui témoigner leur émotion. Il remercia poliment chacun d’eux. Eva et Thomas attendaient un verre à la main que leur père termine ses nouvelles mondanités. Jacques arriva enfin et Thomas lui mit une coupe de champagne dans la main.

  • Allez tchin papa ! A ton jardin de paix.

Ils firent tinter leurs verres et passèrent encore quelques temps à discuter, à commenter les images des autres jardins et à rire, des petits fours dans la bouche.

Jacques désira rejoindre son domicile à pied, son rosier Paloma dans les bras. Eva et Thomas avaient insisté pour le raccompagner mais il avait préféré marcher tranquillement.

Le soleil légèrement couchant, embellissait le jardin d’une douce lumière rose. Jacques posa son rosier au sol et s’assit sur le banc. Le bruit de l’eau de la fontaine le rafraichit et l’apaisa immédiatement. Il ôta ses chaussures et laissa ses orteils prendre contact avec les dalles tièdes… Il appuya son dos et regarda le jardin…

Chéri… ?

Jacques reconnut immédiatement la voix de Paloma. Il tendit l’oreille, heureux qu’elle lui parle enfin :

Chéri… Je suis immensément fière de toi.
Je te remercie du fond du cœur pour tout ce que tu as fait ici…
Mais il est temps Jacques…

Jacques se demanda fébrile : temps pour quoi ?

 

Il est temps.
Je suis en paix, tu es en paix, nos enfants et petits-enfants sont en paix.

 

Jacques comprit que c’était la dernière fois qu’il entendait Paloma. Une vague monta dans son ventre. Il se redressa et lança à qui pouvait l’entendre :

Ma Paloma, je t’aime ! Ne pars pas. Je t’en prie ! Ne me laisse pas !

Evidemment Paloma ne lui répondit pas directement.

Elle termina avec ces mots :

A toi maintenant mon chéri,
de faire vivre cette paix…

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